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Château-Grillet: topo

Mise en ligne en juin 2019

L’aire de Château-Grillet est littéralement enchâssée dans celle de Condrieu, dans son secteur Nord. En quelque sorte Château-Grillet en est un Grand Cru.

CONTENU
1 → Intro
2 → Légende et histoire
3 → Contexte géographique, géomorphologique et géologique
4 → Géologie
5 → Données sur l’appellation et la propriété Château-Grillet
6
→ Viognier: cépage unique
7 → La physiographie, aspect déterminant des grand terroirs du Rhône-Nord occidental

1 → Intro

Un mot sur Condrieu:
L’aire de cette appellation comprend des sites remarquables aptes à produire des vins remarquables. Ces crus sont distinctifs en raison primordialement de situations physiographiques et climatiques (mésoclimat) privilégiées. Situés sur la commune de Condrieu même, les réputés crus Vernon et Chéry figurent au premier chef dans cet essaim de crus remarquables, lequel comprend aussi les noms Côte Chatillon, Clos Chanson, Clos Bouché et autres.

Association de Château-Grillet à Condrieu / individualité de Château-Grillet:
Le cru Château-Grillet est systématiquement enchâssé dans l’aire de l’appellation Condrieu, dont l’aire s’apparente à un archipel, et il ne comporte aucune séparation ou différenciation significative qui le distingue du contexte de cette appellation. En fait, ce sont manifestement des circonstances historiques particulières qui expliquent que Château-Grillet soit détenteur de sa propre appellation.
Des conditions physiographiques remarquables et un mésoclimat singulier déterminent, informellement, un statut de ‘Grand Cru’ à Château-Grillet, sachant que quelques crus de Condrieu, déjà nommés correspondent, toujours informellement, à des Premiers Crus.

Le site du Château-Grillet est situé sur la commune de Vérin, immédiate voisine au Sud de la commune de Condrieu. À peine détaché de la route départementale D386/D1086, ce magnifique lieu est solitaire et maintenu discret, n’étant pas identifié et encore moins fléché. De la départementale, il est repérable par les deux tourelles du bâtiment principal.

Des ‘proches’: Château-Grillet et les crus Chéry et Vernon de Condrieu. À vol d’eau d’oiseau, Château-Grillet est à un kilomètre au Sud du cru Chéry et à ±1,5 km du cru Vernon de la commune de Condrieu.

2 → Légende et histoire

Sous la rubrique ‘histoire’ afférente au Château-Grillet, le site officiel des vins rhodaniens indique d’entrée de jeu que « ce vignoble existe depuis l’occupation romaine« ; le site internet de Château-Grillet introduit la chronologie du domaine un peu de la même façon: « Les vignobles de Condrieu et Château-Grillet auraient été plantés par l’empereur Probus à partir de plants ramenés de Dalmatie au IIIème siècle après Jésus-Christ. » À notre avis, cette affirmation n’est qu’une supposition, même une légende.
Si le vignoble environnant la cité romaine de Vienne en Isère (à une quinzaine de kilomètres au Nord de Château-Grillet) fut exploité à l’époque romaine, ce qui est probable, il n’y a pas lieu pour autant d’affirmer que les coteaux porteurs des vin réputés (Condrieu, Côte rôtie, …) furent colonisés à ce moment. Il est maintenant documenté que, en Côte d’Or, les premières vignes furent plantées en plaine à l’époque romaine; que la colonisation des coteaux y aurait été entreprise concrètement qu’à la fin du premier millénaire(1); et que la notion de cru ne s’y est développée qu’à partir du 16e siècle. Bref, la Bourgogne et le Rhône Nord étant rapprochées et alors subordonnés à la même civilisation romaine, il est peu plausible que l’évolution du vignoble en Rhône-Nord ait progressé en coteaux bien plus précocement qu’en Bourgogne, d’autant que la colonisation des pentes rhodaniennes, abruptes, dont celles du Château-Grillet, y furent plus nettement plus contraignantes qu’en Bourgogne. En fait, plausiblement, les Allobroges(2) durent d’abord coloniser la plaine et les pieds de coteaux, c’est notre avis. (Le lecteur aura compris que nous déplorons l’usage occasionnels de clichés folkloriques pour agrémenter l’histoire du vin. Nous préférons ainsi la formulation du site internet du domaine André Perret: « La légende du coteau de Chéry trouva naissance sous l’Empire Romain. »)
Sautons une douzaine de siècles après les Romains et soulignons que Thomas Jefferson se rendit à Château-Grillet en 1787 lors de son séjour dans la vallée du Rhône et en écrivit que « the best of the white are at Château Grillet (Grilé) by Madame la veuve Peyrouse. » Nous n’avons rien trouvé portant concrètement sur la reconnaissance de la notoriété de Château Grillet qui soit antérieur à la visite de Jefferson.
Célèbre géomètre et architecte lyonnais du 17e, Girard Desargues en fut le propriétaire jusqu’à son décès, en 1662. Légué à Humbert Uffray-Desargues, celui-ci le vendit en 1683. Une siècle et demi plus tard, en 1828, Louis Chasseigneux en pris le contrôle entier, vignes et bâtiments, et ses descendants le possédèrent jusqu’à sa vente en 2011. Isabelle Baratin-Canet, le vendit alors au groupe Artémis, présidé par François-Henri Pinault, déjà propriétaire de vignobles prestigieux en France, nommément le Château Latour à Pauillac et le domaine d’Eugénie à Vosne-Romanée (et le Clos de Tart à Morey-Saint-Denis en 2017).
L’AOC Château-Grillet fut homologuée en 1936, ainsi bien peu de temps après le décret-Loi des AOC en juillet 1935; l’AOC Condrieu fut créée en 1940. La précocité de l’homologation de Château-Grillet est un sujet intéressant. La demande d’homologation fut manifestement acheminée promptement après juillet 1935. Château-Grillet étant un monopole, la demande n’eut pas à traverser les périodes d’organisation et d’établissement de consensus propres aux milieux impliquant plusieurs propriétaires de vignes; d’autant plus que le vignoble de Condrieu était alors en léthargie. Aussi, la demande fut certainement favorisée par des usages bien établis —’usages locaux, constants et loyaux’,  un pré-requis à la création d’Appellations — qui détachaient bien la marque ‘Château-Grillet’(3) de celle de Condrieu. Par ailleurs, il est concevable que le propriétaire d’alors, de rang bourgeois, ait tiré avantage de contacts politiques et/ou administratifs pour obtenir promptement l’agrément de l’AOC.
La demeure et le vignoble figurent depuis 1967 au Patrimoine national français.

1 L’appréciation des terroirs viticoles à l’époque romaine diffère nettement de celle ayant prévalu au Moyen-Âge et, à plus forte raison, de l’actuelle qui situe les meilleurs crus sur les coteaux.
2 Au sujet du peuple des Allobroges, occupants de ce territoire à l’Antiquité, le maître historien Roger Dion, évoque « la vogue du ‘vin poissé’ produit par les Allobroges de la région. » Le vin ‘poissé’, nommé picatum, avait un goût conféré par la poix dont était enduit l’intérieur des tonneaux ou des jarres pour éviter l’oxydation. – Roger Dion, ‘Histoire de la vigne et du vin en France’ (1959).
3 L’édition de 1781 de l’histoire naturelle de la province du Dauphiné indique que la marque Château-Grillet se détachait de celle de Condrieu: « … on donne encore la préférence au vin blanc de Condrieu et à celui de Château-Grillet. » — Une autre preuve de l’existence historique de la ‘marque’: « un inventaire dressé en 1814 après le décès de l’Impératrice Joséphine de BEAUHARNAIS (Catalogue de l’exposition : Le vin sous l’Empire à Malmaison – novembre 2009 – mars 2010), et dans lequel est détaillé le contenu de la cave de Malmaison, révèle la présence de … bouteilles de vin de Château-Grillé » (source: décret d’appellation).

 

3 → Contexte géographique, géomorphologique et géologique

Cette carte (https://www.idealwine.com/fr/guide-vin/rhone.jsp) apporte des détails qu’omettent presque toutes les cartes viticoles du Rhône septentrional: celle-ci situe, assez correctement, la minuscule (2,7 hectares) aire de l’AOC ‘Château-Grillet’ (qui y est nommée ‘Château-Juillet’!) qui est enchâssée dans l’aire de Condrieu.

Extrait du Géoportail de France. La boule orangée indique le lieu de Château-Grillet sur la commune de Vérin, immédiatement au Sud de la commune de Condrieu. Le site du Château-Grillet occupe littéralement le rebord du Massif Central, comme maints autres vignobles de l’aire de Condrieu.

Le vignoble de Château-Grillet est établi sur le dévers septentrional d’une ravine (petit ravin), selon une exposition idéale Sud-Sud-Est. Ce flanc se prolonge quelque peu, en promontoire, vers le Rhône et crée un abri face aux vents du Nord circulant dans la vallée du Rhône. Ce dévers, ou flanc, présente par ailleurs la forme d’un hémisphère qui emmagasine la chaleur. Ce jeu de conditions physiographiques confèrent au vignoble un micro-climat (mésoclimat) exceptionnel.

4 ⇒ Géologie

Comme maints vignes de l’aire de Condrieu, Château-Grillet est placé directement sur le rebord du Massif Central. Cette bordure est entaillée de multiple ravines, ravins et vallées; le site du Château-Grillet se loge dans une ravine.
Explication de cette succession ininterrompue d’échancrures: Étant sensibles à l’érosion par l’humidité, les roches cristallines du Massif ont été incisées par les multiples flux d’eau, ruisseaux et rivières, constituant, ou ayant constitué, le réseau hydrique débouchant sur le Rhône.

Le substratum de l’appellation est  formé de granite, granite à biotite (mica noir), comme les crus de Condrieu l’environnant. Le long processus d’altération de cette roche induit un sol sablo-graveleux.

Château-Grillet est situé au bas de l’illustration.

5 → Données sur l’appellation et la propriété Château-Grillet

Est-il à dire que sa superficie de 3,69 hectares est l’une des plus petites surfaces d’AOC en France; l’AOC Grand Cru ‘La Romanée’ étant la plus minuscule, 0,85 hectare.
L’appellation a été reconnue en 1936, soit quatre ans avant celle de Condrieu.
Le vignoble s’inscrit dans le créneau altitudinal de 150 à 250 mètres, optimal à la culture qualitative quant au vignoble rhodanien de la rive droite.
Le site du Château-Grillet indique un âge moyen des vignes de 45 ans (2019). Ce site précise aussi que le vignoble se répartit sur 87 terrasses (‘chaillées’) soutenues par des murs en pierres sèches (‘cheys’).

Le tableau qui suit énumère les principales règles du décret qui régit la conduite du vignoble de Château-Grillet, lesquelles sont quelque peu plus strictes que celles de Condrieu.

6 → Viognier: cépage unique

Cépage à vin blanc, le viognier est seul autorisé sur l’appellation Condrieu, comme pour Château-Grillet dont l’aire est enchâssée dans la première; aussi jusqu’à concurrence de 20% sur Côte rôtie, appellation immédiatement voisine de Condrieu. Il a longtemps été exclusif à ce milieu.
Ailleurs en France, il est utilisé depuis les années 1990 dans le Midi. Il a été adopté au cours des récentes décennies aux États-Unis, en Australie, en Afrique du Sud, dans certaines régions viticoles portugaises et autres.
Le décret indique: « Celui-ci est mentionné, dès 1781, dans l’histoire naturelle de la province du Dauphiné qui précise au sujet des vins de Vienne (dont le secteur de Condrieu) ‘deux seules espèce de raisins composent ces excellents vins, la Serine (Serine et Syrah sont quelque peu différents) et le Vionnier. »
La documentation sur ce cépage est assez mince. ‘Le livre des cépages’ de Jancis Robinson (1986) le décrit de façon bien générale, en indiquant notamment que son origine est inconnue. Une analyse de son ADN, réalisée en 2004 par des chercheurs de l’Université de Californie à Davis et de l’INRA de Monpellier, a toutefois montré son cousinage avec le ‘freisa’ et le ‘nebbiolo’, cépages piémontais.
Précoce, son époque de débourrement est semblable au chasselas, cépage de référence universel; tandis qu’il est de deuxième époque de maturité, soit deux semaines et demie après le Chasselas. À Condrieu, le viognier est sensible au ‘filage’, une dégradation au stade de la fleur.
Il est généralement palissé, conduit en taille plutôt longue, selon une densité de plantation assez élevée. Les sols acides lui conviennent bien, tel les sols issus de l’altération du granite, à l’instar de Condrieu.
« (Dans les années 1970), l’essentiel a été replanté à partir de sélections massales sur les vignes rescapées… Avec le soutien de l’ENTAV et des Chambres d’Agriculture, le Syndicat de l’Appellation de Condrieu a donc décidé de réagir et de créer un conservatoire pour isoler les souches anciennes les plus intéressantes. Ce conservatoire, mis en place en 2001, ne comprend que des souches indemnes de virose. Il permettra soit de nouvelles sélections clonales, soit des sélections massales saines. » (http://www.vin-condrieu.fr/vin-aoc/fr/cepage).Wikipedia indique que ses grappes sont petites à moyennes, tronconiques, compactes et parfois ailées. Ses baies sont petites, sphériques ou faiblement ovoïdes, d’un blanc ambré.
Générant des vins bien parfumés, le viognier comporte un large éventail aromatique mixant des traits floraux (violette, iris, chèvrefeuille, fleur d’amandier, …) et fruités (jaunes et secs, voire exotiques en surmaturité). Par leur fragrance, le gewurtztraminer est le seul autre cépage de France qui lui est comparable.À Condrieu, la ‘minéralité’ conférée au vin par le terroir, particulièrement aux vins issus de vignes ayant atteint le stade de maturité de plus ±vingt ans, est certainement son premier attribut organoleptique. Cette minéralité apporte du corps, de la structure, au vin et mute en finesse le caractère intrinsèquement fruité du viognier (selon monocepage.com).
À Condrieu et à Château-Grillet, la ‘minéralité’ conférée au vin par le terroir, particulièrement aux vins issus de vignes ayant atteint le stade de maturité de plus ±vingt ans, est certainement son premier attribut organoleptique. Cette minéralité apporte du corps, de la structure, au vin et mute en finesse le caractère intrinsèquement fruité du viognier (selon monocepage.com).
Le site belge suivant fournit une information intéressante sur le cépage viognier.

7 → La physiographie, aspect déterminant des grand terroirs du Rhône-Nord occidental

Dans les propos qui suivent, ‘physiographie’ incorpore les aspects climatiques du lieu (mésoclimat).

En Rhône-Nord occidental, les crus réputés, les grands terroirs, dont Château-Grillet, présentent presque tous un profil physiographique similaire.

Les influences de la physiographie sur la ‘génétique’ d’un terroir viticole sont étonnantes. Cornas, Saint-Joseph et Condrieu ont des profils géologiques assez identiques et leur physiographie comporte aussi des similitudes. En y regardant toutefois de près, ‘le’ secteur de Cornas qui a bâti sa réputation est toutefois particulier. Il s’agit d’une bande pentue en partie inférieure et médiane du coteau, entre ±130 m et ±280 mètres d’altitude, qui, (1) parce que abrupte, a été aménagée en terrasses pour accueillir la vigne; (2) qui bénéficie d’une exposition tournée en bonne partie au Sud, ainsi davantage favorable à la culture, exigeante, de la Syrah; (3) qui est inscrite dans une forme d’amphithéâtre qui emmagasine la chaleur; et, (4) au surplus, qui est protégé des vents du Nord circulant dans le couloir du Rhône par un promontoire au Nord de l’aire qui s’avance vers l’Est. Si petite soit-elle, l’aire de Château-Grillet, enchâssée dans celle de Condrieu, présente une physiographie en large partie analogue à celle du coeur de Cornas. Bref, il est assez évident que ces deux terroirs blottis, presque enclavés, à deux endroits opposés du long ‘cortège de vignes’ ‘Cornas/Saint-Joseph/Condrieu/Côte Rôtie’ sont ennoblis par leurs attributs physiographiques spécifiques; des attributs qui leur confèrent à un et l’autre une prééminence au sein de leur milieu, soit au sein de ‘l’archipel’ de Saint-Joseph quant à Cornas — rappel: Cornas s’insère bel et bien dans l’aire longiligne de Saint-Joseph — et ‘l’archipel’ de Condrieu quant à Château-Grillet.
Toujours est-il que les avantages physiographiques communs aux nobles vignobles de Cornas et Château-Grillet, également  deVernon, Chéry et quelques autres sur l’aire de Condrieu, se constatent également sur les crus exceptionnels de Côte Rôtie, ceux qui ont bâti sa réputation, nommément Côte Brune (lieu-dit et non pas secteur), Côte Blonde (lieu-dit et non pas secteur) et Landonne: En raison d’une déflexion, un crochet, effectué par le cours du Rhône le long de l’aire Côte Rôtie, le front du Massif Central sur cette aire est du coup ‘obliqué’ selon un axe varisque, du Nord-Est au Sud-Ouest. Ce changement provisoire de direction du Rhône détermine alors une exposition plus avantageuse pour le vignoble de Côte Rôtie puisque davantage tournée au Sud. Cette déflexion atténue de plus la vélocité du courant d’air frais en provenance du Nord, la ‘bise’, qui circule dans le couloir du Rhône. Qui plus est, ces célèbres crus de Côte Rôtie ont également une géographie en hémicycles déterminant autant de fours solaires.
Bref, en Rhône-Nord occidental, ces crus éminents présentent mutuellement un même profil physiographique.