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Fleurie: breffage

Mise en ligne: décembre 2019

Imaginons un sondage auprès de vinophiles en vue de déterminer une hiérarchie d’autorité au sein des Crus du Beaujolais. Moulin-à-Vent serait indubitablement plébiscité au premier rang. La notoriété considérable du climat ‘Côte de Py’ procurerait possiblement le deuxième rang au Cru Morgon. La troisième place, voire la deuxième, irait-elle à Fleurie?! Dans ce topo, nous avons notamment consulter les classements historiques, car il y en a couvrant le Beaujolais, en guise de source de réponse. Selon ces classifications, Fleurie se situerait hiérarchiquement au deuxième rang, après Moulin-à-Vent bien entendu. L’essaim de réputés climats à l’Est de l’aire – Les Garants, La Roilette, Les Moriers, Poncié – est particulièrement déterminant.


Dans ce breffage:

  1. Aperçu de la région du Beaujolais
  2. Entrée en matière
  3. Zoom physiographique
  4. Lieux-dits et ‘climats’
  5. Fleurie au sein des classements historiques
  6. Nomenclatures des dix Crus du Beaujolais au sein des classements historiques
  7. Aperçu de la géo-pédologie de Fleurie
  8. Quatre secteurs, des Fleurie distincts
  9. Au sujet de l’image de vins ‘féminins’
  10. Bibliographie spécifique

⇒ 1. APERÇU DE LA RÉGION DU BEAUJOLAIS

Nous aimons cette carte du Beaujolais que nous avons captée sur le site du Château de Javerand. Le vignoble est adossé aux monts du Beaujolais (illustration suivante), le dernier contrefort, au Nord-Est, du Massif central. Le dernier Cru au Nord, Saint-Amour, jouxte immédiatement le Mâconnais.

Cliquez su l’illustration pour la grossir. Vue en 3D du grand versant des Crus du Beaujolais. Celle-ci nous semble assez inédite car les illustrations de ce secteur le présente généralement selon des perspectives verticales. Le sillon vert au bas de l’illustration est le cours de la Saône. La vue montre que les Crus sont logés sur la bordure du Massif Central, littéralement sur le versant terminal de son dernier contre-fort, les Monts du Beaujolais, au Nord-Est.
De gauche à droite:1) Brouilly (jaune)  2) Côte de Brouilly (
vert)  3) Régnié (orange)  4) Morgon (rouge)  5) Chiroubles (bleu)   6) Fleurie (vert)   7) Moulin-à-Vent (jaune)   8) Chénas (orange)   9) Juliénas (bleu)   10) Saint-Amour (rouge).

⇒ 2. ENTRÉE EN MATIÈRE

→ Quelques éléments du passé

Des vins de Crus du Beaujolais sont produits au 16e siècle, puis, au siècle suivant, ils sont exportés à Paris, conjointement à des expédition de vin du maçonnais. Malgré qu’ils aient été alors soumis à des droits d’entrée à Lyon, il est étonnant que le secteur Nord du Beaujolais se soit tourné vers Paris en tant que principal débouché. Le phénomène est remarquable car le prix du produit n’est pas élevé et que le trajet vers Paris est exigeant: d’abord rejoindre la Loire à un cinquantaine de kilomètre à l’Ouest, puis vers Orléans par bateau et, de là, en direction de Paris. Au 18e siècle, le commerce de Beaujolais sur Paris est solidement établi. Les Crus du Beaujolais comblent une partie de la forte demande de vins de consommation courante et ils auraient aussi servi à valoriser, par coupage, des crus de vins blancs d’île de France, vignoble évanoui depuis. On l’aura compris, il était requis que des gamay beaujolais à jus blanc soient vinifiés pour ne pas en extraire de couleur. La croissance démographique du Beaujolais Nord a suivi le développement rapide du vignoble, lequel s’est surtout réalisé au moyen du métayage (partage de la récolte entre le propriétaire foncier et le métayer, le vigneron). Concurremment, les vins du Sud du Beaujolais sont surtout commercialisés à Lyon. (Condensé à partir du monumental ouvrage ‘Histoire de la vigne et du vin en France’, de Roger Dion, 1959).

La dénomination ‘Fleurie’ pour les vins de ladite commune aurait une longue antériorité. En 1926, durant la période des Appellations d’Origine, alors que l’AO ‘Moulin-à-Vent’ est débattue et fixée en justice, il est exprimé le projet lors des délibérations du conseil de ville de Fleurie du 5 mai 1926 qu’une AO ‘Fleurie’ puisse être constituée en vertu de « … son immémoriale appellation de Fleurie suivant les usages loyaux et constants. »
♦ Entre 1919 et 1935 sont créées judiciairement des ‘Appellations d’Origines’ (AO) et non pas des ‘Appellations d’Origine Contrôlée’ (AOC), lesquelles substituent les AO à partir de 1935

Les marchés principaux de vins de Fleurie ont longtemps été l’Angleterre et surtout la Suisse.

→ Superficies exploitées des dix Crus:

Du Nord au Sud (taille moyenne des Crus: ±660 hectares):

  • Saint-Amour: ±340 hectares
  • Juliénas: ±600 hectares
  • Chénas: ±260 hectares
  • Moulin-Vent: ±680 hectares
  • Fleurie: ±880 hectares (918 ha délimités sur les 1382 ha de la commune de Fleurie; les secteurs impropres à la vigne étant exclus)
  • Chriroubles: ±375 hectares
  • Morgon: ±1150 hectares
  • Régnié: ±650 hectares
  • Brouilly: ±1300 hectares
  • Côte de Brouilly: ±340 hectares

→ Quelques éléments du décret d’appellation:

  • Reconnaissance de l’AOC en 1936
  • Encépagement: gamay en tant que principal cépage / bien que rarement, jusqu’à concurrence de 15% de cépages accessoires, soit chardonnay, aligoté et melon.
  • Densité minimale de 6 000 pieds/hectare.
  • Taille des vignes en gobelet, en éventail ou en cordon de Royat; maximum de 10 yeux francs par pied.
  • Richesse minimale: 180 grammes par litre de moût, correspondant à un titre alcoolique de 10,5%.
  • Rendement maximal: 58 hl/ha / rendement butoir: 61 hl/ha.

Si la ‘densité de plantation’ minimale est de 6 000 pieds/hectare, celle observée dans les vignes est généralement plus élevée, jusqu’à 10 000 pieds/hectare. Cette approche culturale qui a certes une visée qualitative est remise en question. En fait, le resserrement des vignes et le mode étalé de la taille en gobelets entravent le travail des sols, si bien que les vignerons sont nombreux à désherber chimiquement. Une restructuration du vignoble est projetée, en vignes plus espacées et palissage plus haut. Le travail des sols devient dès lors possible, ou encore l’enherbement du milieu des rangs, et du coup l’emploi de désherbants est réduit. L’objectif de qualité n’est pas contrecarré et la protection de l’environnement est améliorée.


Communauté viticole

Près de 180 producteurs de vin et une cave coopérative. Chaque producteur produit en moyenne deux cuvées de Fleurie.

Le type de vinification, dite beaujolaise

Bien que la macération classique, désignée souvent sous ‘bourguignonne’, soit employée par quelques producteurs locaux, c’est avant tout la macération ‘semi-carbonique’ qui est appliquée dans le Beaujolais depuis le milieu du 20e siècle. Jules Chauvet, vigneron-négociant et chimiste en fut le principal instigateur, sinon un des principaux instigateurs. En voici une description simplifiée:

La brève description se réfère à l’illustration (captée sur images.slideplayer.fr):
Les grappes entières sont mises en cuve, sans  être foulées. Le tassement des grappes libère du jus en fond de cuve où une fermentation alcoolique classique y débute, initiée par les levures présentes sur les baies ou après déclenchement par un levurage. La fermentation produit du gaz carbonique. Étant plus lourd que l’air, le gaz carbonique remplace l’air dans la cuve: un milieu anaérobique est créé.

Les raisins de la partie haute de la cuve, alors saturée de CO2 dégagée par la fermentation en fond de cuve, subissent une fermentation intra-pelliculaire, de type enzymatique (en l’absence de micro-organismes). L’acide malique contenue dans la baie, est dégradée jusqu’à 50% et transformée en éthanol. Ce changement engendre des arômes spécifiques, lissent les tanins et atténue l’acidité du vin. Après une période de quelques jours, les grappes sont pressées et la vinification est poursuivie de manière classique. Celle-ci dure entre 10 à 14 jours pour les vin de Crus.

 

Toujours est-il …
La  vinification ‘semi-carbonique’ n’est plus exclusive dans le Beaujolais, particulièrement dans la région des Crus. Une nouvelle génération de vignerons y réalise leur vinification de façon classique, ‘bourguignonne’. Sans perdre les traits typiques du cépage et du terroir, nommément les parfums, les vins de vinifications bourguignonnes sont moins lissés, plus serrés, davantage construits. Si ces partisans sont plus nombreux sur l’aire de Moulin-à-Vent, il s’en trouve également sur  celle de Fleurie. Paradoxalement − paradoxalement car les vins de Fleurie sont ‘féminins’ selon l’image – au moins deux vigneronnes en sont des adeptes: Alexandra de Vazeilles du Château des Bachelards et Marie-Élodie Zighera du Domaine du Clos de Mez, laquelle insiste pour faire valoir que cette pratique ‘était celle de nos aïeux’. Ces vigneronnes sont mises en exergue dans le segment Fleurs de Fleurie‘. 

 

⇒ 3. ZOOM PHYSIOGRAPHIQUE

Le fin trait noir délimite l’aire de Fleurie. Celle-ci s’étend sur la bordure orientale du Massif Central; la plaine de la Saône débutant au terme du piémont, vers l’Est. Immédiatement à l’Ouest, les Monts du Beaujolais, forment le dernier contrefort de ce secteur du Massif.

Considérable, tout en étant moyen au sein des Crus, le dénivelé de l’aire est de près de 300 mètres, dans le créneau altitudinal de ±210 à ±500 mètres.
Son altitude moyenne de 340 mètres est la troisième plus élevée des dix crus, après Chiroubles (440 mètres) et Régnié (350 mètres).
La partie inférieure de l’aire, sous l’altitude ±300 mètres, est vallonnée. Deux ruisseaux, ceux de la Presle et du Poncié (dans l’axe deux rainures vertes sur l’illustration) et d’ex-ruisseaux asséchés ont créé par érosion ce vallonnement.
La partie supérieure de l’aire est pentue et accidentée.
Des secteurs du cru ont ainsi des expositions avantagées, d’autres moins.

Le graphique figurant au bas de l’illustration indique la progression altitudinale selon le trait rouge de la photo aérienne, c’est à dire entre le village de Fleurie et la position de la chapelle de La Madone, lieu symbolique de l’appellation Fleurie, qui donne son nom à un grand climat.
De près de 300 mètres, le dénivelé de l’aire de Fleurie est considérable. Il y a cependant lieu de le relativiser. Considéré
comme étant perché en hauteur, la chapelle de La Madone se loge à l’altitude de 425 mètres. Plus de 30% de l’aire s’élève au dessus de ce seuil de 425 mètres. Placé approximativement au centre de l’aire, le village de Fleurie est à l’altitude de ±300 mètres.

→ Un secteur géographique particulier de l’aire, à l’Est

Située à l’Est dans la partie médiane de l’aire, une dorsale, en quelque sorte un ‘bombement’ allongé – la ligne de crête de cette dorsale est illustrée par un trait orange sur l’illustration – s’étire en lisière de la limite commune avec Moulin-à-Vent. Plusieurs lieux-dits réputés occupent les flancs de cette dorsale, entre autres: Les Garants, Poncié et La Roilette. Nous le verrons à la suite dans ce texte, cet essaim regroupe les climats les mieux classés de Fleurie.

⇒ 4. LIEUX-DITS ET CLIMATS

Lieux-dits cadastraux de Fleurie (51)

Sur les étiquettes de Fleurie indiquant un nom de lieu d’origine de la cuvée, il y est indiqué, variablement, celui du lieu-dit ou du climat. Les climats sont plus englobants; 51 lieux-dits étant englobés dans 13 climats.

Les 51 lieux-dits cadastraux de l’AOC Fleurie. Source: ‘Projet de hiérarchisation dans les crus du Beaujolais, l’AOP Fleurie, cru pilote.—Étude historique, viticole, œnologique et commerciale.’ Réalisé par Justine Henriet, 2013.

 

Climats formels de Fleurie (13)

En 1978, le ‘Rapport de la sous-commission chargée d’étudier la liste des unités géographiques plus restreintes que la région déterminée‘ produit par l’antenne de l’INAO de Villefranche-sur-Saône (CRINAO), a désigné 13 ‘climats‘ pour Fleurie; la proposition du syndicat des producteurs de Fleurie en comprenait 16.
La couverture y apparait incomplète puisque des parties de l’aire sont dans ‘les limbes’, nommément Le Vivier, Grand Vière, Les Marans, des lieux-dits de la partie supérieure et du pourtour du village, de même que des sections des lieux-dits Grand Pré et de Les Déduits. Seulement trois climats se calquent exactement, ou assez exactement, aux lieux-dits éponymes, soit Les Moriers, Les Roches et Montgenas. Les autres climats sont des regroupements portant respectivement le nom d’un lieu-dit ‘porte-drapeau’.
Cette carte a été captée dans le document ‘Projet de hiérarchisation dans les crus du Beaujolais, l’AOP Fleurie, cru pilote.—Étude historique, viticole, œnologique et commerciale.’ Réalisé par Justine Henriet en 2013.

→ Superficies des climats selon la délimitation de 1978

• Champagne: 60,8 ha (lieu-dit Champagne et partie du lieu-dit Les Déduits)
• Grille-Midi: 90,4 ha (lieux-dits Bel-Air, La Levratière, Grille-Midi Sud, Grille-Midi Nord, Vers le Mont et partie de Grand Pré)
• La Chapelle des Bois: 44,4 ha (lieux-dits La Chapelle des Bois et Grand’Cour)
• La Joie du Palais: 27,4 ha (lieux-dits La Joie du Palais, Charbonnière, Cercillon et La Presle)
• La Madone: 114.6 ha (lieux-dits La Madone, Fonfotin, Pieds d’Aroux et Les Raclets)
La Roilette: 31,6 ha (lieux-dits La Roilette et Les Fonds)
Le Bon Cru: 44,6 ha (lieux-dits Le Bon Cru, Les Jonchées et Le Brie)
Les Côtes: 21,3ha (lieux-dits Les Côtes et Les Grands Fers)
Les  Garants: 48,6 ha (lieu-dit Les Garants et partie basse de Poncié)
Les Moriers: 40,5 ha (lieu-dit Les Moriers)
Les Roches: 13,6 ha (lieu-dit Les Roches)
Montgenas: 34,4 ha (lieu-dit Montgenas)
Poncié: 67,4 ha (lieux-dits Roche Guiillon, Remont et partie haute de Poncié)
_____________________________
Total superficie des climats: 639,6 ha

⇒ 5. FLEURIE AU SEIN DES CLASSEMENTS HISTORIQUES

→ Les classements historiques et référentiels

1816, André Julien est le premier a avoir réalisé un classement de tous les vins de France, dans ‘Topographie de tous les vignobles connus …‘, réédité à quatre reprises, la dernière en 1866.  Les vins duroyaume’ (son terme) y sont catégorisés en cinq classes. Les vins de la Bourgogne et du Beaujolais sont couverts dans une même section. Dans l’édition de 1832, au sein de la sous-région actuelle des Crus du Beaujolais, les classements suivants sont entre autres attribués: les lieux-dits les plus réputés de l’AOC Moulin-à-Vent figurent dans la Deuxième Classe. — Les vins de « Fleury, dans l’arrondissement de Villefranche’ donnent des vins fins et demi-fins, en Troisième Classe. » — « … Lancié, Brouilly (hameau inscrit dans l’aire de Côte de Brouilly), Odenas (AOC Côte de Brouilly et Brouilly), Saint-Lager (AOC Brouilly et Côte de Brouilly), Jullienas, Chiroublles, Morgon … produisent des vins d’ordinaire de première qualité, dans la Quatrième Classe du royaume ».

1874, A. Budker, un notable qui occupait la fonction de Conducteur principal des Ponts et Chaussées, a réalisé une ‘Carte des vignobles des côtes beaujolaise, mâconnaise et chalonnaise’ comportant une catégorisation des lieux-dits, en cinq classes. Dans leur important ouvrage de 1894, ‘Les vins du Beaujolais du Mâconnais et Chalonnais – Étude et classement par ordre de mérite’, Victor Vermorel et René Danguy s’appuient sur le classement de Budker et, du coup, confèrent à celui-ci un caractère référentiel: « Nous établirons celte classification dans chaque commune d’après les travaux faits sur ce sujet et qui font autorité. La classification de A. Budker, publiée en 1874, qui nous a paru la plus complète, est celle que nous reproduirons. »

1894, Victore Vermorel et René Danguy ont produit l’important ouvrage ‘Les vins du Beaujolais, du Mâconnais et Chalonnais : Étude et classement par ordre de mérite’. Outre la reproduction du classement de Budker, ils insèrent, ponctuellement, des classements qui s’appuient sur des consultations au sein du milieu: « Toutefois nous (Vermorel-Danguy) la compléterons en ajoutant certains crus ou cuvées qui ont été omis ou constitués depuis. Pour cette addition nous avons eu recours aux renseignements qui nous ont été donnés par la tradition et qui font autorité dans chaque commune… Nous désignerons par A. B. la classification de A. Budker et par C. L., le classement local. »

1933, Léon Foillard et Tony David produisent ‘Le pays et le vin beaujolais’ qui contient une nomenclature, laquelle se superpose en grande partie sur la classification de Budker, comme l’avait fait Vermorel et Danguy en 1894. Sur Léon Foillard, wikepedia mentionne qu’il fut un fervent défenseur de sa région et laissa une importante littérature sur le pays beaujolais, ses vignobles et ses hommes.

La ‘Carte des vignobles des Côtes Beaujolaise, Mâconnaise et Chalonnaise‘ de A.Budker (1874). (Selon ‘Une nouvelle édition sous les hospices de la Chambre de Commerce de Mâcon et de la Chambre syndicale des Négociants en vin de cette ville. 1874‘).

Focalisation sur la nomenclature des Crus du Beaujolais de la Carte des vignobles des Côtes Beaujolaise, Mâconnaise et Chalonnaise‘ de A.Budker.

Classements afférents à Fleurie

Sources: ‘Carte (et classements) des vignobles des Côtes Beaujolaise, Mâconnaise et Chalonnaise‘ de A.Budker en 1874 et ‘Les vins du Beaujolais, du Mâconnais et Chalonnais : Étude et classement par ordre de mérite’, Vermorel et René Danguy Danguy, en 1894. L’épellation des lieux-dits correspond à celle des ouvrages en question.

→ Observations

Des 24 lieux-dits de Fleurie nommés dans les classements historiques, trois lieux-dits (Point du Jour, Bachelards et Le Cimetière) ne figurent pas sur sur le cadastre actuel (voir la section ‘Lieux-dits et climats’), ayant été rebaptisé(s) depuis (certainement Le Cimetière), ou fusionné(s) tel Les Bachelards, ou autre(s). Manifestement plus morcelé que celui du 19e siècle, le cadastre actuel (51 lieux-dits) comporte 21 lieux-dits non mentionnés dans les classements historiques.
Les lieux-dits cités dans les nomenclatures historiques se distribuent sur toute l’aire de Fleurie, à l’exception de deux secteurs: en partie haute, au dessus de l’altitude de 400 mètres, où seul Les Labourons est classé (ce secteur était plausiblement peu exploité à la fin du 19e siècle / hypothèse); et, sur une bande au Sud-Ouest, où sont entre autres situés les lieux-dits du cadastre actuel Grille-Midi, Bel-Air et Grand Pré. Bref, les deux classements, Budker et Vermorel-Danguy sont globalement représentatifs de l’aire de Fleurie.

6 ⇒ NOMENCLATURES DES DIX CRUS DU BEAUJOLAIS AU SEIN DES CLASSEMENTS HISTORIQUES

→ Quelques observations

√ Les classements par Budker et Vermorel-Danguy des lieux-dits de chacun des dix Crus apparaissent suffisamment étoffés pour évaluer les notoriétés respectives des Crus au cours de la deuxième partie du 19e siècle, et certainement encore aujourd’hui.
Entre autres:
√ Eu égard à sa panoplie de lieux-dits en ‘première classe’ et ‘deuxième classe’, le périmètre actuel de Moulin-à-Vent (parties sur les communes de Chénas et Romanèche-Thorins) est indubitablement le plus éminent. Le classement précurseur de André Julien (1816) le convenait également.
Considérant particulièrement ses six lieux-dits en ‘première classe’ (Budker), le vignoble de Fleurie est d’emblée le deuxième plus éminent vignoble du Beaujolais. D’ailleurs, ce cru est celui ayant donné lieu à la couverture la plus étoffée par Vermorel et Danguy.
√ Cinq Crus − Brouilly, Chiroubles, Chénas, Régié et Saint-Amour − ne comptent pas de lieux-dits en ‘première classe’. L’absence de lieux-dits hautement estimés intervient certainement sur leur notoriété.
√ De façon certainement surprenante, le cru Juliénas se situe avantageusement dans une hiérarchie qui découlerait de ces classements. Cela nous dit certainement que Juliénas est mésestimé.
√ Morgon est étonnant par son faible nombre de lieux-dits cotés dans les classements historiques, alors que son vignoble est le deuxième plus vaste de tous les Crus. Toujours est-il qu’en 1985 on y a découpé la superficie qu’en six climats (Côte de Py, Charmes, Corcelette, Douby, Grand Cras et Micouds). Des trois lieux-dits en ‘première classe’ de Budker, à lui seul le très illustre ‘Côte de Py’ tire vers le haut la notoriété de Morgon.

 

⇒ 7. APERÇU DE LA GÉO-PÉDOLOGIE DE FLEURIE

Aperçu géologique des dix Crus

La région des Crus du Beaujolais repose majoritairement sur un substratum de granite, soit 87% de sa surface.
Plus précisément, une proportion de 50% de la surface totale des crus est déposée directement sur du granite.
Sur un peu plus du tiers de cette surface totale des Crus, une ‘formation superficielle’ (±un mètre d’épaisseur) s’intercale au dessus du substratum de granite, laquelle formation est composée de matériaux granitiques remaniés ‘descendus’ du coteau via l’alluvionnement et colluvionnement. Cette ‘formation superficielle’ est désignée de roche-mère par les géologues et pédologues étant donné ses spécificités.

Pour une connaissance de la géologie de la région des Crus du Beaujolais, voir ici

Focus sur Fleurie

Des dix Crus, Fleurie est le seul déposé directement sur du granite sur la presque totalité de sa surface.

La légende de la carte ci-après indique que le granite se trouve, variablement d’un endroit  à l’autre, à des profondeurs différentes sous le sol meuble. Une couche de granite altéré, nommé ‘saprolite’ (explication à la suite sous ‘le granite’), d’épaisseur variable selon les endroits, voire absente çà et là, est logée entre le sol meuble et le socle de granite.

Fiche commune de Fleurie‘ produite en 2018 par la société Sigales, réalisateur des études géo-pédologiques sur l’ensemble de la région viticole du Beaujolais. Cette cartographie est utile à la description des secteurs décrits dans le segment suivant.

Le granite

Malgré leur réputation de roche dure et massive, les granites sont vulnérables à l’érosion car assez rapidement (longueur de temps tout de même) affaiblis par l’altération chimique. Le granite s’altère, se dégrade, en perdant sa dureté, devenant poreux et en gonflant quelque peu, tout en conservant son organisation; l’état de ce premier stade d’altération est désigné de ‘saprolite’ de granite, l’altérite du granite. Sous cette dernière forme, la masse contient dorénavant de l’argile (peut ainsi stocker de l’eau), puisque deux minéraux composant initialement le granite, le feldspath et le mica, en produisent en s’altérant. La texture du saprolite est sablo-argileuse et en mesure de stocker de l’eau. Le contact avec le saprolite s’établit à une profondeur variable. Entre la surface et le seuil du saprolite, le granite est entièrement dégradé, désengrené, et forme le sol meuble, surtout sableux; ce sol meuble, porte le nom de ‘gore’ ou ‘arène’. Bien reconnaissables par leur caractère sablonneux, du sable à gros grains, les sols de surface, de gore, sont tantôt minces, particulièrement dans les zones en altitude, tantôt d’épaisseur moyenne, mais toujours acides.

Le granite se désolidarise en conservant son organisation. Le mica et le feldspath forment de l’argile en s’altérant. Ce n’est dorénavant plus de la roche, mais plutôt du ‘saprolite’.

Sur la photo de droite:
À gauche : du granite.
En haut à droite: du saprolite.

En bas à droite: le stade final d’altération du granite, nommé ‘gore’ ou ‘arène’; il forme le sol. Il est entièrement désagrégé et sa texture est sablo-limoneux.

 

⇒ 8. QUATRE SECTEURS, DES FLEURIE DISTINCTS

→ Secteur Est de l’aire, adjacent à Moulin-à-Vent
Adjacent à l’aire de Moulin-à-Vent, les réputés lieux-dits Les Garants, Poncié, La Roilette et Les Moriers  sont placés sur les flancs d’une dorsale, une colline allongée, dont la ligne de crête correspond à une veine quartzeuse. Les vins de ce secteur sont structurés et les plus fins de toute l’appellation. Ce n’est pas un hasard que les lieux-dits en question soient en ‘première classe’ des classements référentiels. Sur la carte pédologique ci-haut, ce secteur est très majoritairement sur ‘sol de granite très profond’.

Cette illustration a été empruntée de ‘Moulin-à-Vent: pédologie/géologie‘. Il s’agit d’une superposition d’une image sur Google Map, conçue pour illustrer, par un trait rouge, la ligne de crête de la dorsale (colline allongée) située, à mi-coteau, au Sud-Ouest de l’aire de Moulin-à-Vent. Cette dorsale héberge sur ses flancs les plus réputés lieux-dits de ce Cru. Celle-ci est en lisière de la limite avec de l’aire de Fleurie.
Réciproquement’, sur l’aire de Fleurie, une dorsale située à l’endroit où est écrit sur l’image ‘Deux communes se partagent …’  –, longe la limite avec Moulin-à-Vent; les réputés lieux-dits Les Garants, Poncié, La Roilette et Les Moriers sont situés sur les flancs de cette dorsale. L‘essaim de lieux-dits réputés qui sont attachés à ces deux dorsales voisines, sur Fleurie et Moulin-à-Vent, constitue le pôle prééminent de tout le Beaujolais.

→ Secteur de la bande médiane de l’aire
Ce secteur correspond à la bande du milieu traversant l’aire du Nord-Est au Sud-Ouest, excluant la partie désignée sous le ‘secteur Est de l’aire, adjacent à Moulin-à-Vent’. La déclivité y est soutenue, globalement entre 5% et 15%, entre les altitudes ±250 mètres et ±350 mètres. Le terroir de ce secteur a la capacité de livrer des Fleurie consistants et subtils. Quelques lieux-dits connus: Bel-Air, Grille-Midi, Vers le Mont, Les Quatre Vents, Chapelle des Bois.

→ Secteur supérieure de l’aire
Ce secteur pentu, au dessus de ±350 mètres altitude, a un sous-sol de granite comme pour les deux secteurs précédents, cependant le sol y est globalement sableux et de ‘faible profondeur’ comme l’illustre la carte placée dans le segment précédent (‘Aperçu de la géo-pédologie de Fleurie’). Les vins de ce secteur sont moins consistants et moins et moins fins. Le lieu-dit La Madone se situe dans ce secteur. Vu la forte connotation emblématiquede ce dernier lieu, les nombreuses cuvées qui lui sont associées (climat le plus revendiqué) influencent certes la caractérisation de vin ‘féminin’ de Fleurie. Les Labourons, La Tonne, Prion et Rémont sont d’autres lieux-dits de ce secteur.
♦ « La Madone est devenue le symbole de la commune et du vignoble qui y fait référence sur la plupart des étiquettes et des logos de promotion. » source: décret d’appellation Fleurie.

→ Secteurs du piémont
En fait, ce secteur comprend deux petites zones dans la partie basse, où la déclivité est faible, de ±3%.
√ Deux endroits, teints en grège sur la carte géo-pédologique, comportent des sols composés de colluvions et alluvions, c’est à dire de matériaux granitiques altérés qui, depuis les coteaux, y ont été ‘déménagés’, et accumulés, au fil des millénaires par ruissellement (alluvions) ou par gravité (colluvions). Les sols y sont plus épais et plus riches en argile, du coup les vins sont amples, globalement avec moins d’éclat.
√ Si l’autre sous-zone du piémont est déposée partout sur un sol granitique, ce sont davantage des facteurs physiographiques moins avantageux qui la caractérisent: entre autres, insolation moins marquée dû à la faible déclivité et ‘ressuiage’ éventuellement plus lent (avantage en année sèche). Bref, les vins y ont moins de finesse.

9 ⇒ AU SUJET DE L’IMAGE DE VINS ‘FÉMININS’

« Ce vin (Fleurie) est souvent présenté comme le plus ‘féminin’ des Crus du Beaujolais de par sa légèreté et sa finesse. » peut-on lire dans le décret d’appellation de l’appellation.
En 2006, le syndicat du cru a d’ailleurs créé un logo dans le style des années ’30 qui représente une charmante et élégante dame dont l’éclatant foulard se confond à une fleur de lys. Les couleurs de fond, le violet et le rouge, sont des représentations d’un arôme entêtant du Fleurie, la violette, et de fruité du vin.
L’évocation de féminité pour les vins de Fleurie a beaucoup d’antériorité. André Julien, le premier a avoir établi un classement pour tous les vins de France en 1812 (voir le segment ‘Fleurie au sein des classements historiques’) avait écrit ceci: « ils sont légers, fins, délicats, ont du bouquet, de la sève et un goût des plus agréables. »

Comme pour l’ensemble du Beaujolais, la commercialisation du vin de Fleurie a été très longtemps et largement dominée par le négoce. Tout puissant, ce milieu en a ainsi dirigé tous les aspects de la commercialisation et a plausiblement créé et exploité pour Fleurie une marque, une identité ‘féminine’. Cette image est-elle pertinente? En réalité, deux questions sont sous-tendues: Les Fleurie ont-ils en commun un caractère? Si oui, les traits de celui-ci ont-ils une connotation féminine?

Un groupe de chercheurs (voir ‘Groupe de chercheurs …’ dans ‘Bibliographie ci-bas) a mené en 2007 une expérience visant à déterminer, éventuellement, la typicité des vins de Fleurie. Portant sur un échantillonnage méthodique, le protocole, rigoureux, de l’expérience a impliqué 29 dégustateurs désignés en concertation avec les professionnels de l’AOC: des vignerons de l’AOC, experts professionnels et œnophiles. S’appuyant sur une échelle de 1à 100, les dégustateurs devaient indiquer si les vins étaient individuellement de bons exemples pour expliquer ce qu’est un Fleurie. Les résultats, en bref: « Les dégustateurs ont noté les vins de façon homogène. Les résultats laissent apparaître un effet de convergence entre les juges… D’un point de vue statistique, l’espace sensoriel propre à Fleurie n’existe pas... »
La ‘féminité’ du Fleurie ne serrait ainsi qu’une image construite.
98 vins du millésime 2006 de sources différentes (coopératives, négociants et producteurs particuliers) et pratiques différentes (bio et non bio, différentes vinifications, etc.), dont une moitié des 13 climats de l’AOC Fleurie et l’autre de Beaujolais d’AOC voisines.

La donne change dans tout le Beaujolais depuis deux à trois décennies. L’industrie du négoce s’y est considérablement amenuisée et conséquemment maints producteurs ont été amené à maitriser tous les aspects de la réalisation du vin et à développer en partie, voire en totalité, leur propre commercialisation. Dans le contexte actuel, très nombreux sont les Fleurie qui, selon l’archétype, sont certes distingués au plan aromatique, mais, à l’encontre de celui-ci, sont nettement structurés, autrement que ‘féminin’. Paradoxalement, les trois vigneronnes mises en exergue à l’onglet ‘fleurs de Fleurie’ – Alexandra de Vazeilles du Château des Bachelards, Marie-Élodie Zighera du Clos de Mez et Audrey Yves-Charton du Clos des Garands –  conçoivent effectivement des Fleurie structurés, même charpentés (Les Bachelards et ‘La Dot’ de Clos de Mez). Bref, les bons Fleurie actuels sont nombreux à posséder des corps généreux, aussi des registres certainement plus subtils, que ceux conçus auparavant par le négoce tout-puisant.

⇒ 10. BIBLIOGRAPHIE SPÉCIFIQUE

→ Budker A., 1874. Carte des vignobles des Côtes Beaujolaise, Mâconnaise et Châlonnaise’, 1874.
→ Grillon Guillaume, ‘Hiérarchisation et reconnaissance des climats pour les Crus du Beaujolais. Étude prospective des données archivistiques’, 2018.
→ Groupe de travail composé de C.Martin-Poly, Valérie Lempereur, Yves Le Fur, Julien Favre, Pascale Deneulin et Bruno Rivier, ‘Étude des caractères sensoriel et non sensoriels d’une appellation d’origine contrôlée, une façon de protéger un territoire, exemple de l’AOC Fleurie.’ Texte extrait du livre ‘Territoires et terroirs du vin du 18e au 21e siècles …’, Serge Wolikow et Olivier Jacquet. 1894.
→ Henriet Justine, ‘Projet de hiérarchisation dans les crus du Beaujolais, l’AOP Fleurie, cru pilote.—Étude historique, viticole, œnologique et commerciale.’, 2013.
→ André Julien, ‘Topographie de tous les vignobles connus, contenant : leur position géographique, l’indication du genre et de la qualité des produits de chaque cru, les lieux où se font les chargements et le principal commerce de vin, le nom et la capacité des tonneaux et des mesures en usage, les moyens de transport ordinairement employés, suivie d’une classification générale de vins’, cinq éditions entre 1816 et 1866.
→ Sigales, ‘Étude géopédologique des terroirs du Beaujolais’, 2015.
→ Vermorel Victor, Danguy René, ‘Les vins du Beaujolais, du Mâconnais et Châlonnais. – Etude et classement par ordre de mérite, nomenclature des clos et des propriétaires’, 1894.
→ INAO, Cahier des charges de d’appellation Fleurie, 2013.

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