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Le Comte ruine le casino!

UNE ALLÉGORIE
La genèse de la géologie de la Côte d’Or … ‘The making of’

Extrait:

le plan de surface du sous-sol, le substratum, de La Côte est une véritable marqueterie compacte de roches argilo-calcaires distinctes. Le sol de La Côte étant en bonne partie formé de l’altération de la roche sous-jacente, cette conjoncture géologique est donc déterminante: selon des distances très courtes la nature du sol change et conséquemment les vins peuvent en être nuancés. À titre d’exemple, à distance de marche un de l’autre sur le finage de Chambolle-Musigny, le climat Bonnes Mares livre des Pinots assez puissants tandis que Le Musigny génère des Pinots de finesse. Leur assise rocheuse est distincte.


Le Comte a un songe incessant. Une nuit, ce songe est fantastique: une pulsion le presse au somptueux casino monégasque Monte Vino, avec la prémonition qu’une bonne fortune engendrera le fabuleux. Son avoir à mettre en jeu n’est pas considérable mais son espoir de gain l’est. Il est déterminé à remettre ses gains successifs, cas échéants bien entendu, à l’enjeu jusqu’à l’aboutissement de son incommensurable rêve: détenir et exploiter un monumental vignoble. Il devra remporter plusieurs mises successives à la roulette anglaise car la vision de son vignoble est magistralement complexe. La probabilité d’aboutissement du rêve est infinitésimale.

Toujours est-il …
Ce mot s’adresse aux nuls, aux nuls en géologie s’entend, et aussi aux désintéressés du sujet.
Vous concevez une certaine incidence de la géologie sur l’univers du vin, mais le sujet vous rebute. La science en question est assommante comme une tonne de roche, si bien que le nombre de navigateurs sur ce topo pourrait bien être infime.
Nous nous interrogeons donc sur le sens de notre implication sur le sujet, d’autant que nous nous échinons à le rendre le plus aisé possible à parcourir.
Toujours est-il que nous ne parvenons pas à renoncer à en traiter. L’amateur immodéré de vins de La Côte devrait comprendre que la géologie apporte une explication capitale au triomphe du concept des climats sur cette ‘terre sainte’.
C’EST QUE SUR ‘LA CÔTE’ LE SOL DANS LEQUEL LES RACINES SE RAMIFIENT ET SE NOURRISSENT ORIGINE EN GRANDE PARTIE DE L’ALTÉRATION DE LA ROCHE SOUS-JACENTE. OR LE SOUS-SOL DE ‘LA CÔTE’ EST UNE VÉRITABLE MARQUETERIE ARGILO-CALCAIRE, COMME L’EST LA MOSAÏQUE DES CLIMATS.
Mise en garde aux lecteurs: N’allez surtout pas conclure que la géologie fournit à elle seule l’explication théorique de la complexité des vins de Bourgogne. Les terroirs s’expliquent aussi par d’autres facteurs.
Autre mise en garde en cas de manifestation de crédulité: la mosaïque des climats de La Côte n’est pas la superposition de la marqueterie argilo-calcaire en place!
Itération I

Le Comte se dirige résolument vers la roulette anglaise des ‘terroirs vinicoles’. Il souhaite d’abord remporter une première mise qui lui conférerait un terroir de la catégorie des ‘bassins sédimentaires’. Selon les probabilités d’avènement d’un tel sous-sol, il doit miser selon l’agencement en ‘sixain’, donc en choisissant un groupe de six numéros dont l’un d’eux puisse correspondre au terroir de ce type. Il mise tout son avoir et … remporte.

Schématiquement, il y a six contextes géologiques de vignobles: rebords de failles, bassins sédimentaires, terrasses quaternaires, socles originels ou encore anciens, piémonts et socles volcaniques. Un bassin sédimentaire consiste en une accumulation de sédiments marins transformés en roches sédimentaires, en roches argilo-calcaire.


Itération II

Il se hâte de tout remiser pour obtenir un terroir singulier de roches sédimentaires, en mesure de produire des vins complexes et nuancés. La probabilité d’avènement de ‘sa’ conception de sous-sol est faible, très faible; disons que le hasard recherché correspond à une chance sur 35. Le Comte doit alors gagner en ne choisissant qu’un numéro, dit ‘numéro plein’ à la roulette. De manière inespérée, la boule s’arrête sur le numéro lui conférant le sous-sol espéré, une série lithologique nombreuse tel un ‘millefeuille’ argilo-calcaire. Sa veine est considérable.

La France compte plusieurs lieux viticoles reposant sur des sous-sols sédimentaires. La plupart de ces substrats sont assez monolithiques, c’est à dire reposant surtout sur un seul type de roche, pour exemples: la craie présente en Champagne, le calcaire à astéries sur le plateau de St-Émilion et la marne kimméridgienne de Chablis.
Durant l’époque du Jurassique, il y a approximativement 150 à 200 millions d’années, à l’endroit qui deviendra la Côte d’Or, le paysage était couvert d’une mer peu profonde en milieu tropical. Par épisodes, des couches de sédiments marins de natures distinctes s’y sont déposées et se sont transformées en autant de strates rocheuses. Cette superposition remarquable de strates rocheuses sous La Côte est séquencée arbitrairement de calcaires durs (par la pression et le temps, transformation de boues carbonatées en roches, comportant parfois des accumulations de micros organismes ou de débris animaliers) et de marnes tendres (calcaire comportant une part significative d’argile); chaque strate calcaire ou marneuse ayant ses caractéristiques.
Les couches rocheuses étant donc de compositions minérales différentes, leur altération détermine des sols distincts, octroyant aux racines des vignes des nutriments différents et des potentiels de rétention d’eau différents.
Un rappel: sur La Côte, l’altération de la roche sous-jacente est l’origine très fréquente de formation des sols.

gevrey-serie-lithoL’illustration montre une série lithographique typique de la Côte de Nuits. Celle-ci est tirée de l’étude géologique à l’échelle 1/10 000 de l’aire de Gevrey-Chambertin produite en 2010 par la géologue Françoise Vannier, spécialiste de la Côte d’Or. Bathonien, Bajocien et Toarcien correspondent à des étages du Jurassique Inférieur et Moyen. Les couches illustrées sont autant de formations calcaires ou marneuses. Les études réalisées par Françoise Vannier au cours des dix dernières années sur les finages Chambolle-Musigny, Gevrey-Chambertin, Maranges, Marsannay et Pommard apportent des connaissances considérablement détaillées sur la géologie de La Côte.

Itération III

Le Comte est certes veinard, mais son rêve, son projet, est inachevé. Il doit nécessairement remporter d’autres mises successives. La série de couches argilo-calcaires en place devra impérativement être soumise à des événements géologiques particuliers avant que puisse y être aménagé à sa surface le monumental vignoble. Il ne peut faillir dans son aventure de joueur d’un jour. Itération suivante: en vertu des probabilités propres à l’événement souhaité, soit un événement tectonique entrainant une fracturation de son ‘millefeuille’ argilo-calcaire, il doit jouer encore sur un ‘numéro plein’. La boule stoppe à nouveau en faveur de la bonne destinée.

Il y a entre 33 et 23 millions d’années, à l’Oligocène, bien après que la mer tropicale se fut retirée (à la fin du Crétacé), un étirement majeur de la croûte terrestre à travers toute l’Europe causa notamment sur le territoire de la Côte d’Or une fracturation séquentielle du socle. Cette tectonique engendra la première étape de la mise en place du relief de La Côte, schématisée par les trois événements suivants, associés un à l’autre:
1) Dans l’axe du piedmont actuel de La Côte, un sectionnement majeur du socle, marqué par une série de failles, causa un affaissement majeur de la section orientale. De plus d’un kilomètre, ce décalage révéla en quelque sorte le millefeuille argilo-calcaire autrefois invisible puisque enseveli sous un plan uniforme. De surcroit, le socle fut sectionné selon un axe Nord-Est/Sud-Ouest, procurant ainsi, au terroir ‘en construction’, une exposition favorable au soleil levant. Au piedmont de La Côte, le tracé de la route de Dijon-Beaune-Santenay, suit ce clivage, devenu inapparent. Aujourd’hui le fossé en question, nommé fossé Bressan, est complètement comblé par des débris d’érosion et des dépôts palustro-lacustres (marais et lacs) accumulés sur des millions d’années. En fait, la plaine de la Saône occupe le fossé Bressan. Ce milieu n’est aucunement un terroir propice à la production de vin de haut niveau.
2) Une inclinaison vers l’Est du complexe de strates argilo-calcaires (superposition de strates expliquée à l’itération II).
Et 3) L‘avènement d’un jeu de failles de moindre importance à la frange de la partie occidentale dégagée par le sectionnement dramatique ci-devant évoqué. Cette frange n’est nul autre que le long et étroit versant actuel de La Côte. Ce système de failles organisa une marqueterie de compartiments (blocs) rocheux, ayant été décalé les unes des autres le long des failles par les forces tectoniques, tel un jeu erratique de pistons. C’est cette marqueterie argilo-calcaire qui caractérise la géologie des climats, entre eux et au sein d’eux.

Certains experts parmi vous auront contesté que La Côte soit désignée, dans l’itération ‘I’, dans la catégorie des terroirs des ‘bassins sédimentaires’. Convenons alors que La Côte appartient aux deux catégories de ‘bassins sédimentaires’, vu l’origine de fond marin du sous-sol, et ‘rebords de failles’, en raison du sectionnement majeur mentionnée ci-devant.

 

geolfossebressan↑ faille principale

L’avènement du sectionnement majeur au pied de La Côte et du décalage des deux sections détachées a ainsi créé une paroi mettant virtuellement à nu les couches sédimentaires, le ‘millefeuille’ argilo-calcaire autrefois enfoui.
Le schéma illustre notamment le ‘fossé bressan’, le rift (partie affaissée), à droite de la faille. La série lithographique s’y est effondrée magistralement, en escalier, de plus d’un kilomètre. Le fossé bressan est aujourd’hui le lieu de la plaine de la Saône. La dépression fut totalement comblée pendant des millions d’années par des matériaux d’érosion provenant de la partie surélevée, à l’Ouest, à gauche sur l’illustration, et de dépôts lacustres originant de la présence ancienne de lacs et de marais dans cette ex-dépression.
À gauche de la faille principale apparait un coteau, celui de La Côte. L’érosion des millions d’années a ‘varlopé’ sa morphologie de talus. Nous traitons de cette érosion à l’itération suivante.
Image extraite du site de l’Académie de Dijon.

ITÉRATION IV

Le Comte peut accorder un intervalle à son rêve car l’itération suivante surviendra immanquablement. Son terroir en construction traversera un processus de transformation inexorable par l’action de l’érosion.

Le phénomène de l’érosion en est un qui agit incommensurablement en tout temps et en tout endroit. Il a ainsi opéré avant et pendant la période tectonique de l’Oligocène et sur les millions d’années précédant l’itération suivante (itération 5) à l’époque quaternaire. L’érosion est en quelque sorte un ‘varlopage’ intemporel qui profile La Côte en un talus de forme généralement concave dans sa partie actuellement colonisée de vignes. Elle ‘lisse’ sur le talus le patchwork géologique; le plan de surface du sous-sol de La Côte devient une véritable mosaïque compacte de formations argilo-calcaires distinctes. Le sol de La Côte étant en bonne partie formé de l’altération de la roche sous-jacente, cette conjoncture géologique est donc déterminante: selon des distances très courtes la nature du sol change et conséquemment les vins peuvent en être nuancés. À titre d’exemple, à distance de marche un de l’autre sur le finage de Chambolle-Musigny, le climat Bonnes Mares livre des Pinots assez puissants tandis que Le Musigny génère des Pinots de finesse. Leur assise rocheuse est distincte.

chambolle-coupe
le-comte

Extraite de l’étude (2014) sur la géologie de Chambolle-Musigny réalisée par la géologue Françoise Vannier, l’illustration ci-devant est une vue en coupe du coteau dans un axe chambollois couvrant, du haut au bas du versant, les climats ‘Les Véroilles/Les Bonnes Mares/Les Baudes/Les Sentiers/…’ Les trait noirs obliques représentent des failles. Allons quelque peu à rebours pour une bonne compréhension: les compartiments rocheux découpés par les failles relèvent tous de la même séquence (millefeuille) lithographique argilo-calcaire (itération II), cependant les multiples mouvements tectoniques les ont décalés les uns des autres, tel un jeu désordonné de pistons de moteur, tel que déjà mentionné (itération III). Si bien qu’après le ‘varlopage’, produit par l’érosion de nombreux millions d’années (itération IV), les formations rocheuses de surface sont assez systématiquement distinctes d’un compartiment à l’autre.
Ainsi, la ‘Route des Grands Crus’ (identifiée sur l’illustration) se situerait sur une faille majeure à ce point de La Côte. À l’Est en aval sur le coteau, à droite donc, le Calcaire à Entroques qui constituait le socle du GC Les Bonnes Mares y est franchement décalé par le rejet d’une faille puisque trois autres formations le surmontent à cet endroit. Encore un peu plus à l’Est, une autre faille explique un autre rejet qui a repoussé encore plus en profondeur le même Calcaire à Entroques.

Itération V 

Il ne manque qu’une jubilation au jeu de la roulette pour que soit concrétisé physiquement, à l’état brut, le terroir rêvé par le Comte. Celui-ci demeure impassible. Une seule autre circonstance géologique doit intervenir pour cisailler La Côte de ses multiples combes, ses vallées sèches. Le croupier lance la petite bille, qui s’arrête encore providentiellement sur l’un des numéros choisis ‘en chance simple’, associés à la circonstance en question.

Les multiples événements tectoniques, structurels, de l’époque secondaire puis l’érosion de millions d’années de l’époque tertiaire ont façonné le relief du fameux talus. C’est toutefois à l’époque quaternaire que le paysage de La Côte subit un dernier remodelage.
Il y a un peu plus d’une vingtaine de milliers années, durant une période périglaciaire (climat actuel en Alaska) du Quaternaire, le sous-sol était gelé presque en permanence sur une épaisseur de vingt à trente mètres. Durant les périodes printanières et estivales une mince couche de surface était soumise à une alternance quotidienne de gels-dégels. Par phénomène de cryoclastie, des matériaux rocheux de tout format s’effritèrent ou se détachèrent du socle. Depuis l’arrière-pays de La Côte, des torrents d’eau de fonte dévalèrent les pentes en charriant ces matériaux jusqu’au coteau si estimé, La Côte d’Or. En plusieurs axes, ces puissants flots sculptèrent des vallées, maintenant asséchées et nommées combes en Côte d’Or. Aux débouchés des combes sur La Côte, les torrents s’apaisèrent et créèrent par délestage, année après année, la formation de deltas de ‘matériaux’, nommés cônes de déjection; ceux-ci sont de bons terroirs destinés surtout aux vins d’appellations régionales et communales.

 geolgevrey
Ci-devant la carte géologique de Gevrey-Chambertin, à l’échelle 1/10 000. C’est une autre illustration de la formidable marqueterie géologique de La Côte. Comme sur tous les vignobles de La Côte, celui de Gevrey est en partie occupé par des cônes alluviaux, trois, dont celui du centre, associé à la Combe de Lavaux, est nettement le plus important des trois et un des plus considérables de toute La Côte. Les vignes placées sur ce cône alluvial central sont majoritairement classées en appellation communale ‘Gevrey-Chambertin’.

Là ne s’arrête pas le récit. Dans les derniers moments de son songe, le Comte sait que des temps d’histoire devront se succéder avant que les climats de la Côte d’Or ne deviennent une véritable trame culturelle et que lui-même ne devienne un heureux exploitant de fort précieuses parcelles de vignes: ceux, entre autres, du développement précurseur des Romains, ensuite de l’aube de la culture de vignes sur La Côte par les ecclésiastiques de la fin du premier millénaire, ensuite de la colonisation viticole pérenne du coteau au Moyen-Age par les moines clunisiens et cisterciens et finalement de la caractérisation définitive des climats par l’aristocratie à partir du 17e siècle.