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Prééminence de Moulin-à-Vent

Si Georges Duboeuf, le ‘pape’ du Beaujolais, dit que « Le Moulin-à-Vent est un cas à part » (revue Bourgogne Aujourd’hui, copie 125), c’est que ce cru est définitivement distinctif, celui duquel sont globalement produits les vins du Beaujolais certainement les plus complets. Nous tentons dans ce segment d’en faire une analyse inédite. En fait le cru de Moulin-à-Vent engendre les vins globalement les plus amples et structurés, aussi les plus fins quant à ceux issus de l’essaim de lieux-dits situés à l’Ouest du cru, dont entre autres La Roche, La Rochelle, Rochegrès, Les Thorins, Les Vérillats, Moulin-à-Vent, Les Carquelins, …

Sous cet onglet:

  1. Classement historique de lieux-dits des Crus du Beaujolais: nomenclature Budker
  2. Explication (essai) de la primauté de Moulin-à-Vent:

    1. Géo-pédologie: les roches-mères ‘nobles’
    2. Physiographie / un périmètre privilégié
    3. Géomorphologie / Un ‘filon’ exceptionnel
    4. Coup d’œil sur le secteur en piedmont
    5. Pratiques vinicoles plus soignées (?!)
    6. En résumé

1. CLASSEMENT HISTORIQUE DE LIEUX-DITS DU BEAUJOLAIS: NOMENCLATURE DE A. BUDKER (1874)

La mention du lieu-dit d’origine figurera de plus en plus sur les étiquettes de vins de Moulin-à-Vent issus d’un seul lieu-dit. ll s’agit d’une volonté commune des vignerons de l’appellation. Cette détermination prévaut d’ailleurs sur tous les Crus. Qui plus est, des Premiers Crus sont envisagés. En ce sens, le tableau suivant est fort intéressant.

L’important livre ‘Les Vin du Beaujolais, Mâconnais et Chalonnais: étude et classement par ordre de mérite…’ réalisé en 1893 par Victor Vermorel et René Dauguy reprend les cotes du remarquable classement produit en 1874 par A. Budker (il fut Conducteur principal régional des Ponts et Chaussées, fonction impliquant bien entendu de la mobilité); « La classification de A. Budker nous est apparu la plus complète… » écrivent-ils. Cette nomenclature, comportant cinq classes, demeure encore aujourd’hui la seule hiérarchisation référentielle de lieux-dits du Beaujolais.

NOTES SUR LE TABLEAU: Nous ne citons dans le tableau que les lieux-dits désignés dans les trois premières classes. / Les cotes citées par Vermorel et Danguy ne couvrent cependant pas la totalité des lieux-dits, sachant que A. Buckner lui-même n’a possiblement pas répertorié et coté tous les lieux-dits. Les lieux-dits figurant en caractères gras sont ceux qui, selon notre propre examen, existent encore aujourd’hui sous le même nom, bien que leur orthographe soit quelque peu modifiée dans maints cas. Aussi, il apparait que certaines communes ont été sommairement répertoriées; c’est manifestement le cas de Villié-Morgon.

La classification de A. Budker est une source documentaire considérable sur le mérite respectif de nombreux lieux-dits des Crus du Beaujolais. Selon ce classement, plusieurs lieux-dits placés sur le coteau de l’aire de Moulin-à-Vent forment un périmètre remarquable en ‘première classe’, nommément Les Caves, Rochegrès, La Rochelle, Les Vérillats, Le Moulin-à-Vent, Carquelin, Les Thorins… Il s’agit sans aucun doute de l’essaim de lieux-dits le plus estimable au sein des Crus du Beaujolais.
En greffant à ce noyau les lieux-dits de l’aire de Fleurie qui lui sont immédiatement contigus et qui figurent également en ‘première classe’, nommément Les Garrant, Poncié, La Roilette et Les Morriers, il devient évident à la lumière du classement de Budker, et certainement de l’avis général, que ce périmètre forme le cœur de la région des Crus du Beaujolais.

2. EXPLICATION (ESSAI) DE LA PRIMAUTÉ DE MOULIN-À-VENT

L’analyse qui suit découle principalement de la consultation méthodique du ‘Rapport général de l’Étude géo-pédologique des terroirs du Beaujolais’ et du ‘Rapport pour le cru Moulin-à-Vent’ produits entre les années 2009 et 2015 par le cabinet d’études de sols et terroirs ‘Sigales’ (sigales.fr). La condensation et l’interprétation de l’information donnant lieu à cet essai sont toutefois de notre cru, monocepage.com.

 

2.1 Géo-pédologie: les roches-mères ‘nobles’
Un bref examen sur les cartes géo-pédologiques produites par le cabinet d’expertise géo-pédologique Sigales suffit pour constater que, sur l’ensemble des dix Crus, tous les lieux-dits figurant en ‘première classe’ de la nomenclature de A. Budker sont rattachés à des ‘sols granitiques(49% de la surface de tous les crus) ou des ‘sols sur roches volcaniques bleutées (9%). Ces deux formations, observées strictement en coteaux, correspondent à 58% de la surface entière des Crus du Beaujolais (pour visualiser la mosaïque géo-pédologique du secteur des Crus du Beaujolais: Moulin-à-Vent: géologie-pédologie). Les terroirs logés sur ces ‘formations nobles’ ne figurent néanmoins pas tous en ‘première classe’ (classement de Budker). Une fondation sur une ‘formation noble’ n’est qu’un pré-requis aux grands terroirs.
Une proportion de 53% de l’aire de Moulin-à-Vent comporte un sol granitique. Les lieux-dits de ce cru inscrit dans ce périmètre sur ‘formation noble’ sont majoritairement en ‘première classe’.

Le secteur Ouest  (53% de l’aire de Moulin-à-Vent, en coteau, teinté en rouge a une géo-pédologie granitique.

 

 

 

 

2.2 Physiographie / un périmètre privilégié
(
Les données physiographiques des dix crus figurent dans le segment Moulin-à-Vent: breffage.)
Les facteurs d’altitude, de déclivité et d’exposition sont déterminants.

Reposant essentiellement sur une formation granitique, le cru Chiroubles ne compte principalement que des lieux-dits de la ‘troisième classe’. En fait, Chiroubles présente la situation altitudinale (altitude moyenne de ±440 mètres) la plus élevée de tous les crus et par surcroit la plus pentue. D’une part, son altitude élevée détermine un contexte plus frais et du coup des maturités moins abouties et/ou plus tardives. D’autre part, sa déclivité prononcée (80% de l’aire comporte une déclivité de plus de 15%) occasionne une érosion mécanique plus intense de son sol et conséquemment celui-ci ne peut s’y épaissir, évoluer et ainsi accumuler de l’argile, un minéral associé aux meilleurs terroirs. En outre son sol percole, se ressuie, plus rapidement. Autre cas pour démontrer l’influence de l’altitude, la partie haute et pentue du cru Fleurie n’y détient aucun lieu-dit coté en première ou deuxième classe.

Chénas et Moulin-à-Vent affichent les altitudes moyennes (±260 mètres) les plus faibles du secteur des crus.
À l’avantage de son positionnement altitudinal s’ajoute sur Moulin-à-Vent celui de sa déclivité modérée, optimale pour la viticulture. De tous les crus, Moulin-à-Vent comporte un des meilleurs indices de pentes modérées, entre 5% et 15%, soit ±60% de son aire. Une pente modérée induit une érosion mécanique ‘ménagée’ et conséquemment une altération des sols comportant une argilisation plus importante. À ce plan d’inclinaison correspond également une rétention hydrique optimale.

Qui plus est, aux avantages physiographiques nommés, Moulin-à-Vent bénéficie, avec Juliénas, de la meilleure exposition, soit un pourcentage de ±85% de l’ensemble de l’aire qui est inscrit dans le spectre d’exposition de l’Est au Sud-Ouest.
Le profil physiographique de Moulin-à-Vent, le plus avantageux des dix crus, est ‘une’ explication importante de sa prééminence. Est-il à dire que ses lieux-dits en ‘première classe’ de la nomenclature de Budker sont placés sur sol granitique et dans le périmètre réunissant les meilleurs conditions physiographiques.

2.3 Géomorphologie / Un ‘filon’ exceptionnel
Immédiatement de part et d’autre de la limite commune aux aires de Moulin-à-Vent et Fleurie, deux croupes (ou dorsales) voisines, assez imposantes, s’allongent de manière descendante sur le grand versant des crus. Ces deux importantes convexités sont illustrées par des traits, de couleurs rouge et orange, sur l’image qui suit. Celles-ci sont très arquées, bombées, dans leur partie haute, vers l’altitude ±360 mètres, et leur profil s’abaisse graduellement vers le bas, pour s’amortir vers l’altitude ±230/240 mètres.

Cliquez sur l’illustration pour la grossir. Les traits sur l’aire de Moulin-à-Vent (rouge) et sur l’aire de Fleurie (orange), sont les axes des deux croupes, ou dorsales, auxquels sont rattachés plusieurs fameux lieux-dits des dix Crus du Beaujolais, entre autres des lieux-dits sur Moulin-à-Vent: Rochegrès, Les Caves, La Rochelle, La Roche, Les Thorins, Moulin-à-Vent, Carquelin, Les Vérillats. Sur Fleurie: Les Garants, Poncié et La Roilettte. De façon intrigante, ces axes, ces crêtes, coïncident avec des filons siliceux, assez spécifiques à Moulin-à-Vent et au Nord-Est de Fleurie.

La croupe s’étirant de Rochegrès jusqu’à La Roche domine le paysage de Moulin-à-Vent. Celle-ci forme un axe avec lequel sont en contact les surfaces de tous les lieux-dits de Moulin-à-Vent en ‘première classe’ de la nomenclature de A. Budker, et qui sont aussi les plus réputés aujourd’hui: Rochegrès, Les Caves, La Rochelle, Les Vérillats, Les Thorins, Le Moulin-à-Vent, Le Carquelin et La Roche.
La croupe parcourant la partie Nord-Est de l’aire de Fleurie est également un élément majeur de la topographie de ce cru. Elle est aussi en contact avec les surfaces des lieux-dits de ce cru en ‘première classe’ de A. Budker, également les plus connus de Fleurie (outre le légendaire lieu-dit La Madone): Poncié, Les Garants, La Roilette.

Il est à signaler que les crêtes de ces deux croupes rocheuses voisines coïncident avec de filons (injections éruptives) siliceux, de quartz (forme cristalline de la silice), assez rectilignes. Le quartz étant un minéral très dur et peu érosif, ces filons forment ainsi les armatures de ces croupes granitiques. Des filons injectés de matières éruptives s’observent ailleurs sur l’espace des Crus du Beaujolais, cependant, seuls ceux de Moulin-à-Vent et de la lisière Nord-Est de Fleurie sont caractérisés par leur teneur spécifique en quartz.
Ces filons sont en lien avec des terroirs très notoires. Le périmètre englobant ces deux croupes voisines forme définitivement le cœur du secteur des dix Crus. Le Rapport général de l’Étude géo-pédologique des terroirs du Beaujolais’ et le ‘Rapport pour le cru Moulin-à-Vent’, produits au début de la présente décennie, ne fournissent cependant aucune clé pour appréhender le rapport, assez irrésistible, entre ces dorsales associées à des filons quartziques et la ‘génétique’ supérieure des lieux-dits en contact avec celles-ci.

L’image est une superposition sur Google Map de la carte des lieux-dits de Moulin-à-Vent, que nous avons ensuite développée en 3D.  On y constate assez nettement quelques lieux-dits inscrits dans le ‘couloir’ de la principale croupe, ou dorsale, de l’aire.
L’échine quartzique à l’extrême Est de l’aire de Fleurie n’y est pas tracée. Celle-ci ondule nettement l’endroit où apparait le paragraphe écrit en français: « Deux communes se partagent... ».

Toujours est-il …
Lors de visites dans les vignes avec un vigneron et si la circonstance se présente, celui-ci ne manquera pas d’exhiber ces curieuses roches au sol qu’ils, les vignerons, nomment ‘lards’. Le rapport Sigales indique « qu’il s’agit de tuf à cristaux de couleur globalement rougeâtre avec des cristaux et litages clairs. En raison de cet aspect fluidal, presque ‘sanguin’, cette roche est appelée par les vignerons: le ‘lard’. La composition minéralogique est particulièrement chargée de silice avec beaucoup de cristaux de quartz. » Ce type de caillou est un indice de la présence proche de filons quartziques signalés ci-devant.
Un morceau de ‘lard’ dans le lieu-dit La Roche.

 

2.4 Coup d’œil sur le secteur en piémont

Teintée en ‘grège’ (37% du cru), une section géographique du cru recouvrant une grande partie du piémont, dont la géo-pédologique est associée à des ‘sols des formations alluvio-colluviales annciennes’ (pluri-millénaires), lesquelles sont formés de matériaux granitiques qui, depuis le coteau, ont migré sur le piémont et qui y ont été remaniés.

Le secteur à l’Est de l’aire de Moulin-à-Vent, teinté en ‘grège’ (37% du cru), a un sous-sol, un substrat, granitique enfoui sous une couche épaisse, dite ‘formation superficielle‘ selon l’école actuelle des géologues et pédologues (lesquels la désigne alors de roche-mère étant donné son épaisseur importante, généralement supérieure à un mètre). Cette ‘formation superficielle’ est formée de dépôts associés à des colluvions et des alluvions anciennes (se sont produites sur des dizaines ou centaines de milliers d’années) provenant du coteau granitique. Ces dépôts qui ont migré (colluvionnement et alluvionnent) par successions vers le bas, sur le piémont, ont été remaniés et présentent, comparativement aux sols franchement granitiques du versant, des caractéristiques pédologiques distinctes, notamment un caractère hydromorphe (saturation régulière d’eau).
Sous l’horizon de sol meuble sableux, à une profondeur supérieure à ±30/40 cm, les sols typiquement granitiques du coteau et les sols de dépôts colluviaux et alluviaux du piémont ont néanmoins en commun une couche déterminante de ‘saprolite’, (saprolite: nom attribué au premier stade d’altération du granite lorsque celui-ci devient poreux en conservant sa cohésion et s’enrichit d’argile). En un mot, analogiquement ces deux formations de sols, granite et colluvions-alluvions du piémont, sont des ‘demi-soeurs’.
Les lieux-dits situés à l’extrémité Est du piémont et jouxtant la commune de Romanèche-Thorins ont été désignés en ‘troisième classe’ par A. Budker; les lieux-dits du piémont qui, à l’opposé, sont situés à proximité du coteau, où la pente est de l’ordre de 5% à 8%, sont surtout compris dans la ‘deuxième classe’. Bref, ce n’est certes pas ce secteur de Moulin-à-Vent explique la réputation du cru. Il est cependant envisageable que les producteurs exploitant des vignes de ce secteur exercent des pratiques plus soignées. Voir la suite …

Toujours est-il …
Que l’impact présumé favorable du manganèse présent dans le sol de Romanèche-Thorins est une simple affabulation (« Les vignerons attribuent ce particularisme (corps plus imposant) au manganèse du sous-sol » extrait du texte ‘Caractères, codes et lois du Beaujolais’, copie de la RVF de mai 2004). Cette perception populaire tient à l’existence d’une importante source de manganèse dans le sol de Romanèche-Thorins et du coup à son supposé bénéfice dans la qualité des vins du secteur du piémont, sur la commune en question. En fait, un important filon souterrain de manganèse fut exploité à Romanèche-Thorins, à deux pas des vignes, entre 1823 et 1919. L’excavation minière y a atteint la profondeur de 80 mètres. Aucune valeur de manganèse qui soit spécifique et explicite n’a toutefois été révélée par l’examen des horizons de sols explorés par les racines, généralement jusqu’à ± 70cm, exceptionnellement jusqu’à ±130 cm.

2.5 Des pratiques vinicoles plus soignées (?!)
Il est envisageable que la communauté des vignerons de Moulin-à-Vent ait entretenu au fil du temps des pratiques qui ont pu améliorer la qualité générale des vins et ainsi concourir à la réputation du milieu. Les vieilles vignes, moins productives mais livrant des vins plus généreux, y seraient-elles conservées plus longtemps? Plausible. Deux exemples: le réputé domaine Janin bichonne des vignes quasi centenaires. Thibault Liger-Bélair a acquis en 2009 un vignoble d’âge moyen très élevé, dont des vignes que le vendeur, alors octogénaire, disait « qu’elles étaient déjà vieilles quand j’étais jeunes (!) ». Aussi et de façon possiblement plus importante, le vignoble de Moulin-à-Vent serait probablement mieux soigné. Dans le segment sur ‘les analyses de terre’, du sous-rapport portant sur le cru Moulin-à-Vent, Sigales écrit « on pourrait donc en conclure que l’entretien est -en moyenne- un peu plus soigné sur ce cru. » et formule, avec pertinence, que ce soin supérieur est en corrélation avec le niveau de prix des vins.

2.6 En résumé
Les climats placés dans l’axe de la dorsale, ou croupe, majeure de Moulin-à-Vent, tous en ‘première classe’ de la nomenclature de A. Budker, constituent l’essaim de lieux-dits le plus formidable de tout le Beaujolais: Rochegrès, Les Caves, La Rochelle, Les Vérillats, Les Thorins, Moulin-à-Vent, La Roche et Carquelin.
Ces lieux-dits sont déposés sur une formation granitique et sont inscrits dans le périmètre réunissant les meilleures conditions physiographiques. De plus, ils sont tous en contact avec un vecteur géomorphologique énigmatique: l’échine importante dont la crête correspond à un filon quartzique assez singulier. Cette particularité géomorphologique s’invite dans l’explication du grand renom de chacun de ses lieux-dits.
Cet essaim de près de dix lieux-dits forme une masse critique qui rejoint l’imaginaire, d’autant qu’il fut astucieux de baptiser tout le vignoble du nom attractif de Moulin-à-Vent.
La notoriété de ce essaim s’étend sur l’ensemble de l’aire. Ses exploitants entretiennent la réputation du cru par des pratiques manifestement plus rigoureuses.

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