Date de publication:

‘Gevrey-Chambertin’: AOC singulière

Mise en ligne: octobre 2018

Différemment de la plupart des autres finages majeurs de la Côte de Nuits (Vosne-Romanée, Chambolle-Musigny, Nuits-St-Georges…) pour lesquels la route D974 correspond schématiquement à la délimitation orientale des aires communales, une proportion importante de l’aire de ‘Gevrey-Chambertin’ se prolonge à l’Est de ladite route. Cette saillie à l’Est de la D974 est une partie du cône alluvial, ou cône de déjection, associé à la Combe Lavaux, une gorge impressionnante en amont de Gevrey. Ce cône alluvial, un bon terroir viticole, s’étend en fait en deux proportions assez égales de part et d’autre de la D974. Plus précisément, il y a lieu de distinguer trois secteurs sur l’aire de Gevrey-Chambertin village, déterminant autant de profils de vins: 1) le périmètre du cône alluvial; 2) la partie basse du versant Nord, côté Brochon; et 3) le pied de versant Sud, sous les Grands crus. Tout amateur ayant certainement en cave des ‘Gevrey-Chambertin’, la plus vaste des aires en AOC village de La Côte, nous jugeons bon de commenter Ces ‘versions’.

Thèmes de cet onglet:

1) AOC ‘Gevrey-Chambertin (village): aire vaste et atypique
2) Les trois principaux secteurs de l’aire communale: ‘Gevrey-Chambertin’
 → ‘Versant Nord – secteur Brochon’
 → ‘Versant Sud – sous les crus nobles’
 → Zone centrale sur ‘cône alluvial’
3) Illustrations de la Combe de Lavaux et récit inédit imageant la formation du cône alluvial qui lui est associé.


1) AOC ‘Gevrey-Chambertin (village): aire vaste et atypique

Explication sommaire de sa forte étendue:
D’une superficie de 360 hectares, l’aire de l’AOC ‘Gevrey-Chambertin’ est nettement la plus considérable de toutes les aires en appellation communale de La Côte. ‘Meursault’ (316 ha) suit au deuxième rang, puis ‘Marsannay’ rouge (302 ha), ‘Côte de Nuits-Village’ (298 ha), Santenay (266 ha), Savigny-les-Beaune (233 ha), …
Deux facteurs expliquent son extension: 1) Le segment important qu’occupe sur La Côte le territoire de Gevrey-Chambertin et la portion de celui de Brochon qui lui est annexée, soit au total ±3,5 km d’étendue. À titre comparatif, Morey-St-Denis, Chambolle-Musigny et Vosne-Romanée occupent respectivement une longueur de ±1,5 km sur La Côte; et 2) Le caractère atypique qui lui est conféré par l’aspect surdimensionné du cône alluvial (comportant une géo-pédologie spécifique) associé à la Combe Lavaux, lequel occupe approximativement la moitié de l’aire.

L’illustration montre les parties maitresses des aires en appellations communales de Nuits-St-Georges (apparait seulement le versant au Nord de la commune de Nuits), Vosne-Romanée, Chambolle-Musigny, Morey-St-Denis. L’aire communale de Gevrey-Chambertin est dessinée de façon intégrale. La route D974, Dijon-Beaune, tracée en bleu, correspond systématiquement à la limite Ouest des aires de Nuits, Vosne et Chambolle. La même route divise en deux parties le cœur de l’aire communale de Morey. À Gevrey, une proportion de ±50% de l’aire communale est également située à l’Ouest de la D974, toutefois cette portion orientale est considérable. Ce contexte singulier est propre à Gevrey-Chambertin en Côte de Nuits.

Exceptionnel ‘cône alluvial’ de Gevrey-Chambertin:
À chaque combe (nombreuse), vallée sèche, qui découpe La Côte, correspond un cône alluvial. À l’époque périglaciaire il y a ±20 000 ans, provenant des plateaux situés dans l’arrière-pays de La Côte, des torrents de fonte des neiges des périodes printanières et estivales ont ‘excavé’ les combes de La Côte et y ont charrié des matériaux —roches, cailloux, sable, …— arrachés au socle. Aux débouchés des combes sur le grand versant, La Côte, perdant leur puissance, les torrents ont délestés les matériaux transportés, annuellement par couches, sur des périmètres en forme de lobes. Ces accumulations sont nommées ‘cônes alluviaux’ (alluvial car transporté par courant d’eau), ou ‘cônes de déjection’. Les débits des eaux de fonte émanant de la combe de Lavaux étaient exceptionnellement puissants, si bien que les masses de matériaux charriés furent délestés, projetés, sur un périmètre considérable jusque dans la plaine qui prolonge La Côte à l’Est, bref au delà de la ligne correspondant aujourd’hui à la route Dijon-Beaune, la D974. Ces cônes alluviaux sont généralement de bons terroirs viticoles sans être remarquables. (Ne manquez pas de lire le ‘toujours est-il‘ placé tout au bas qui, de façon pittoresque, explique indirectement la formation de cône alluvial.)

Carte géologique de Gevrey-Chambertin produite par l’équipe d’Adama en 2010 suivant un mandat confié par l’ODG de Gevrey-Chambertin. Un cône alluvial, magistral, couvre ±50% du finage de Gevrey. Ce cône alluvial est commenté de façon pittoresque en dernière partie de ce segment. À chaque combe, vallée sèche, qui découpe La Côte, correspond un cône alluvial. La combe de Lavaux, plutôt une gorge, dont on peut appréhender son profil par le resserrement en étau des lignes de niveaux explique l’enflure exceptionnelle du cône alluvial de Gevrey-Chambertin.

 

2) Les trois principaux secteurs de l’aire communale: ‘Gevrey-Chambertin’

LIEUX-DITS DE L’AOC ‘GEVREY-CHAMBERTIN’
(nomenclature des lieux-dits supérieurs à 2,0 hectares)

Nomenclature des climats extraite de ‘Climats et lieux-dits des grands vignobles de Bourgogne’, Sylvain Pitiot, 2010 / Distribution des climats en trois secteurs selon monocepage.
Ne figurent pas dans cette nomenclature les 19 lieux-dits dont la taille est inférieure à 2,0 hectares, lesquels totalisent ensemble 23 hectares.
(←) Ce pictogramme, accolé à six lieux-dits du secteur du ‘cône alluvial’, indique leur position à l’Ouest de la route D974, donc du côté du village.
(→) Ce pictogramme, accolé à onze lieux-dits du secteur du ‘cône alluvial’, indique leur position à l’Est de la route D974, donc du côté de la plaine de la Saône.
(¤) Ce pictogramme, accolé à quatre lieux-dits inscrits sous la rubrique ‘autres’, hors des trois secteurs, sont situés du côté Est de la route D974, hors du cône alluvial, adjacents au finage de Morey-St-Denis.

Illustration des lieux-dits de l’aire de Gevrey-Chambertin par Sylvain Pitiot et J.-C. Servant.

1 → Secteur du ‘Versant Nord – côté Brochon’ (lieux-dits situés sous la bande des Premiers Crus Cazetiers, Combe au Moine, Champaux, …)
Ce secteur totalisant ±75 hectares, situé surtout sur la commune de Brochon, correspond au quadrilatère délimité au Sud par le village; à l’Ouest par la bande des Premiers Crus Cazetiers, Champaux et Combe au Moine; au Nord par la limite de l’appellation ‘Gevrey-Chambertin’; et au Nord-Est par la rue de Billard. La pente de ce secteur est assez marquée, entre 3% et 18%. Propice à la production de vins de bon niveau, le substrat du secteur est formé de Calcaire à Entroques, aussi observé en sous-sol de crus prestigieux au Sud du finage, et de Marnes sableuses.
Combe du Dessus, En Songe, Au Vellé, En Champs et Champerrier furent classés en ‘Troisième Cuvée’, comme Craipillot, Fonteny, Cherbaude et Clos Prieur-Haut, dans l’important classement de Jules Lavalle en 1855.
Dans l’ensemble, les Gevrey-Chambertin ‘village’ de ce secteur sont charpentés, charnus et séveux; des vins généralement de garde. Les climats les plus connus sont Les Jeunes Rois, Champerrier, En Champs, Les Evocelles, …

2 → Secteur du ‘Versant Sud / sous crus nobles’ (lieux-dits situés sous la bande des climats nobles, tels Charmes, Chapelle, Perrière, …)
Ce secteur totalise ±35 hectares. Les climats de ce secteur sont placés entre la route D974 et la bande des cru nobles: les Grands Cru Griottes, Charmes et Mazoyères et les Premiers Crus Petite Chapelle, Cherbaude, Clos Prieur-Haut et La Perrière. La pente y est approximativement de 2% à 3%. Le substrat du secteur est surtout formé de Calcaire argileux.
En général, s’ils ne sont peut-être pas les plus solides, les vins de ce secteur sont particulièrement fins et élégants. Les climats connus sont entre autres Aux Echezeaux, Champs Chenys, Aux Ételois, Clos Prieur-Bas, Carouget, …

3 → Zone centrale  sur ‘cône alluvial’
Couvrant ±180 ha ce secteur est nettement le plus considérable secteur, ±50% de l’aire communale. Le terroir des cônes alluviaux est composé de matériaux, pierres-cailloux-sable-limon-…, charriés par des torrents, puis délestés sur le piémont et, parfois aussi loin que dans la plaine. Ces cônes alluviaux, une ‘formation superficielle’ en géo-pédologie, ont une profondeur suffisante, jusqu’à deux mètres, sinon davantage, pour constituer la ‘roche-mère’. Le système racinaire se développe essentiellement dans ce composite de cailloutis. La valeur de ce type de terroir serait variable. À Chambolle-Musigny, des parties en Premiers Crus, en coteaux, sont déposées sur des cônes alluviaux. Selon une étude produite par Anne Combaud, la formation géo-pédologique sous-jacente d’un secteur des Grands Crus de Flagey-Echézeaux correspondrait à un cône alluvial. Il ne faut toutefois pas conclure pour autant à son fort potentiel viticole. La demande de Premiers Crus de Marsannay auprès de l’INAO exclut, délibérément, les secteurs sur cônes alluviaux. Ces sols sont certes très filtrants, mais dans maints cas, en l’occurrence sur l’aire communale de Gevrey, les pentes sont infimes, de façon générale 1% à 2%, presque nulles dans le secteur important en plaine. Or, de façon lapidaire: point de déclivité, point de crus nobles; la pente contribue à ressuyer promptement les sols et accentue l’ensoleillement.
En généralité, les vins issus du cône alluvial de Gevrey ont moins de structure, de définition et d’élégance que ceux des deux autres secteurs. Ils n’en sont pas moins du niveau ‘village’. Nous préférerions un ‘Les Justices’ issu de vieilles vignes et conçu soigneusement ou un ‘Clos Tamisot’ de vignes presque centenaire, plutôt qu’un ‘Jeunes Rois’ (secteur Nord) de jeunes vignes.

4→ Autres lieux-dits
Placés en sortie de combe, les lieux-dits Les Marchais et Combe de Lavaut, reçoivent un classement en village en vertu de leur exposition au Nord. Nous concevons que les vins de ces lieux sont excellents en années ensoleillées. Le regroupement des quatre lieux-dits (¤: pictogramme leur étant associé dans le tableau ci-haut), dont Les Seuvrées et Roncevie, placés aux abords de Morey-St-Denis, immédiatement à l’Est de la route Dijon-Beaune, repose principalement sur des Marnes de Bresse. Les vins y sont tendres et charnus.
Isolé contre le GC Mazoyères, le lieu-dit ‘Aux Echézeaux’ fut classé très favorablement en Deuxième Cuvée, parmi des Grand Crus actuels, par Jules Lavalle en 1855; pas banal.

3) Illustrations de la Combe de Lavaux et récit inédit imageant la formation du cône alluvial qui lui est associé.

Une vue aérienne de la Combe de Lavaux captée de Google Earth. Logé en bordure du plateau des Hautes-Côtes, le village de Chamboeuf est perceptible à l’extrémité du trait rouge le plus long. La combe amorce son parcours à la périphérie de ce village. La Combe de Lavaux a eu des impacts déterminants tant sur l’histoire de Gevrey-Chambertin (voir impérativement le dernier volet de ce texte, ‘Illustration pittoresque …) que sur la géologie du vignoble.

Charles Magnin, de Gevrey-Chambertin, a écrit un texte vers 1940 qui image de façon très pittoresque la formation des cônes alluviaux, en voici des extraits :

Toujours est-il …
Que « L’année 1900 fut bien pénible car le 28 juillet, un orage épouvantable s’abattit sur toute la région… À Gevrey, la pluie tombait avec une grande violence, mais dans la montagne (dans les Hautes-Côtes, sur le plateau surmontant La Côte), à Chamboeuf, Semezanges, Ternant et autre pays (communes), ce fut une trombe d’eau qui se déversa. Un véritable fleuve descendit à la combe de la Serrée, et inonda Nuits-St-Georges, où les habitants furent extrêmement surpris en voyant arriver ce flot, car il n’y avait pas eu d’orage. À la combe de Lavaux (en amont avec Gevrey-Chambertin), le torrent s’engouffra avec une violence extraordinaire, à tel point qu’il emporta la route à hauteur de la roche qui pleure … Cette route fut détruite sur une distance d’une trentaine de mètres. Dans le fonds de la combe (à 25 mètres en contre-bas de la route), d’énormes blocs de roches furent déplacés et roulés, d’énormes bancs de pierres et de sable s’accumulèrent jusqu’à hauteur des premières branches des grands arbres, et les tas de bois, que les scieurs venaient de débiter… furent mélangés et emportés au loin dans un désordre inextricable… Le flot descendit dans Gevrey, augmenté par les eaux du Clos St-Jacques dont le mur qui retenait un véritable lac venait de s’effondrer, noyant le quartier de l’aumônerie (quartier nommé aujourd’hui quartier Rue Haute) … Dans le centre du pays (Gevrey), à la sortie du Grandvaux (cours d’eau intermittent parcourant le talweg de la combe)… la rue de la mairie fut la plus éprouvée. La grand-mère Gouroux âgée de 99 ans, ne fut sauvée que grâce à Armand Dangermain, qui entendant appeler au secours, se précipita avec de l’eau jusqu’au cou et l’emporta en lieu plus sûr. Dans cette rue l’eau avait creusé des trous profonds et la rue était entièrement sous l’eau, plusieurs personnes tombèrent dedans… L’eau est montée jusqu’à 1,76 mètre, rue de Meixvelle. Le torrent inonda les maisons, traversa tout Gevrey pour aller s’épandre dans les champs de l’autre côté de la route » Henri Magnin, essai, vers 1940

 

 

À l’intérieur de la combe, la route reliant Gevrey-Chambertin aux Hautes-Côtes. Vue de parois de la combe, côté Nord.

Classements historiques ← Onglet précédent      Onglet suivant → Premiers crus de Gevrey-Chambertin