Date de publication:

Histoire de Gevrey en ‘parcelles’

Selon l’usage, la plupart des livres pour vinophiles couvrent, si brièvement soit-il, des éléments d’histoire. Cette bienséance est dans un certain sens improductive puisque seule une minorité s’y intéresse. Notre challenge: ‘tendre’, si chose se peut, à rendre le sujet de l’histoire ludique, en l’inscrivant dans des capsules, des parcelles d’histoires.
Ce récapitulatif de l’histoire de Gevrey-Chambertin s’instruit de multiples ouvrages, dont de nombreux documents aimablement prêtés par Jean-François Bazin et cités à la fin de ce texte; et d’une rencontre, en novembre 2013, avec l’historien autodidacte Henri Magnien (voirVersion Gevrey des 3 M de Bordeaux). Les auteurs des multiples citations sont nommés à la fin.


LES 15 ‘PARCELLES’ HISTORIQUES

1.   Rattachement territorial de Gevrey au temps des Gaulois
2.   Présence romaine à Gevrey sous l’Empire
3.   Première implantation de vignes documentée sur La Côte: À Gevrey!
4.
   Moyen Age: bourg important soumis à de constants aléas
5.   Don à l’Abbaye de Bèze en 630: le point
6.   Les maîtres de Gevrey au Moyen-Age
7.   Les bâtiments historiques prééminents en ‘Rue Haute’
8.   Rattachement à l’époque Moderne
9.   Fin 17e/début 18e siècle
9.a→ Ascension fabuleuse du cru Chambertin
9.b→ Sieurs Jomard et Jobert ‘de Chambertin’
10. 1791, Vente par encan des vignobles ecclésiastiques devenus ‘biens nationaux’
11. 1847, Gevrey devient Gevrey-Chambertin
12. 19e siècle dans le vignoble
13.
1900, Inondation catastrophique … et révélatrice quant à la géologie du vignoble

14. ‘Premiers’ liens de Gevrey avec Nuits et Beaune
15. 20e siècle dans le vignoble
Bibliographie

 

« La volonté de baptiser les rues et la pose de plaques indicatives a mis longtemps à se réaliser: l’idée fut reprise en 1881, 1883, 1884, 1911, 1937 et rien n’avait encore été fait en 1952 car la différence surgit lorsqu’il eut fallu donner des noms. Entre ces grands hommes, plus ou moins illustres et républicains surtout, la discussion s’éternise et on ne fait rien. » Aujourd’hui, que deux rues de Gevrey-Chambertin commémorent des personnalités de l’endroit; les deux ayant été des hommes de l’écriture: Jacques Bazin (père de Jean-François Bazin) et Jean Bouhey.


1→ Rattachement territorial de Gevrey au temps des Gaulois

Au temps des gaulois, la séparation des territoires des peuples Éduens et Lingons, présents en Bourgogne, se situait aux alentours de Morey-St-Denis; Gibriacus (Gevrey) étant dans la zone éduenne. Ces territoires anciens sont restés globalement les mêmes après le règne des romains, si bien que Gevrey et la partie de La Côte au Nord (Fixin, Marsannay-la-Côte, …) furent placés dans un contexte politique différent du reste de La Côte jusqu’à la Révolution.

« Le pouvoir, la richesse se trouve à Autun et à Langres, métropoles des Eduens et des Lingons. Jusqu’à la Révolution, les diocèses, les circonscriptions administratives et politiques, les zones d’influence économiques maintiennent les vieilles frontières celtes, situées entre Eduens et Lingons, entre Nuits et Gevrey. » (Jacques Bazin)


2→ Présence romaine à Gevrey sous l’Empire

Dans un texte intitulé ‘L’occupation du sol à Gevrey-Chambertin et dans ses environs à l’époque romaine et au Haut-Moyen Age, découvertes récentes, les archéologues Claude et Michel Mangin indiquent que «deux zones ont fait l’objet de fouilles proprement dites, l’une sur la commune de Brochon (limitrophe à Gevrey), l’autre sur le territoire de Gevrey. Elles revêtent d’autant plus d’importance qu’elles sont situées dans le vignoble.» À Gevrey-Chambertin, c’est un balneum, des thermes gallo-romains, abandonné vraisemblablement au 4e siècle, qui fut découvert en 1981 au lieu-dit ‘Carougeot’, aux abords occidentaux de la route Dijon-Beaune, dans l’aire de l’AOC communale.
Dans un onglet de la rubrique ‘et cetera‘ du site, nous commentons la présence d’un site gallo-romain à Pernand-Vergelesses, celui-là étant le seul situé sur le versant du vignoble.


3→ Première implantation de vignes documentée sur La Côte: À Gevrey!

Quant à la chronologie de la mise en place de la viticulture en Bourgogne, une découverte majeure a été faite en 2008 et 2009. Une fouille archéologique dirigée par Jean-Paul Garcia (ici), géologue-archéologue de l’Université de Bourgogne (Dijon), a mis à jour au lieu-dit ‘Au-dessus de Bergis’ de Gevrey-Chambertin un grand nombre de fosses alignées, rectangulaires, attribuées à des plantations d’un vignoble ancien qui daterait de la fin du 1er siècle/début du 2e siècle. D’une superficie de plus d’un hectare (connu à ce jour), la vigne y était vraisemblablement conduite en palissage haut et incliné, renouvelée et densifiée par provignage pendant plusieurs générations de plants.
L’endroit est en périphérie immédiate Nord-Est de l’aire de l’AOC ‘Gevrey-Chambetin’, contigu du lieu-dit ‘La Justice’ (quelques exploitants viticoles sur ce lieu-dit en produisent une cuvée individualisée). Cette localisation entre plaine et piémont de La Côte, surtout en plaine, est étonnante car elle témoigne d’une conception antique des terroirs viticoles qui diffère des considérations médiévales et actuelles qui situent les meilleurs crus sur les coteaux.

En 2008 et 2009, des fouilles archéologiques ont révélé un vignoble romain de la fin du 1er siècle/début du 2e siècle au lieu-dit ‘Au-dessus de Bergis’ dans l’aire actuelle de production de ‘Bourgogne Grand Ordinaire’ du finage de Gevrey-Chambertin. De façon étonnante, l’endroit est situé à quelques dizaines de mètres de la limite de l’aire de l’AOC communale ‘Gevrey-Chambertin’, où le sous-sol devient autrement caillouteux et apte à produire des vins fins … selon la conception actuelle de ‘vins fins’. La zone tramée en violet est celle du lieu-dit Au-Dessus de Bergis; les périmètres découpés en jaune représentent les aires, considérables, de l’AOC ‘Gevrey-Chambertin; les Premiers Crus sont délimités en orange; et les Grands Crus sont circonscrits en rouge.

4→ Moyen Age: Gevrey, bourg important soumis à de constants aléas

« Tant qu’a duré la paix romaine… la population (de Gevrey) s’est accrue considérablement en bénéficiant de conditions de vie convenables. Puis tout a basculé avec les invasions ou guerres de religion entraînant les massacres, pillages, destructions, assortis de famines. Pendant les accalmies la vie reprend ses droits, mais souvent pour peu de temps. » (Henri Magnin). Des épidémies suscitent également des désordres, des basculements de population, comme en 1626.

« En temps mérovingien et carolingien, soit durant la deuxième portion du premier millénaire, l’adhésion dans les abbayes était en quelque sorte encouragée par l’immunité dont bénéficiait les lieux religieux des invasions et dévastations. » Propos d’Henri Magnien.

5→ Don à l’Abbaye de Bèze en 630: le point

Deux donations sont immanquablement signalées dans les récits d’histoire du vin de Bourgogne: celle de Charlemagne à Aloxe-Corton au 8e siècle et l’autre du duc d’Amalgaire aux moines de Bèze à Gevrey en 630, le Clos de Bèze. Nous pensons que la première est une légende perpétuée que nul n’ose encore rompre. La seconde a des versions différentes, selon les livres: un nombre d’auteurs ne mentionnent essentiellement qu’une cession de vignes par Amalgaire, celle du Clos de Bèze; d’autres signalent plusieurs legs de terres par Amalgaire dont des vignes; puis certains sont certainement plus pertinents en évoquant de nombreux legs de terres éparses, dont une à Gevrey, laquelle fut subséquemment défrichée et colonisée, entre autres de vignes, par les moines.
En fait, Amalgaire donna de nombreuses terres à l’Abbaye de Bèze, dont la plus fondamentale, en 620, porte sur le lieu même de l’établissement de l’abbaye, à 30 km au Nord-Est de Dijon, sur la commune baptisée Bèze par la suite. Les auteurs qui ne mentionnent que le legs du Clos de Bèze à Gevrey laissent entrevoir aux œnophiles peu rompus avec l’histoire que cette dotation fut particulièrement magnanime.

Toujours est-il …
Il n’y pas de preuves tangibles que la vigne occupait incontestablement le versant de la Côte d’Or au 7e siècle. La colonisation du coteau en vignes n’en était alors éventuellement qu’à son amorce, certainement de façon éparse. Par ailleurs il est connu que le Clos de Bèze fut assemblé selon son périmètre actuel longtemps après le legs d’Amalgaire. Dans l’intervalle, les moines de Bèze vendirent leur propriété de Gevrey au Chapitre de Langres en 1219. Sa valeur foncière était alors à des années lumières de celle d’aujourd’hui. Les crus actuellement les plus prestigieux, nommément le Clos de Bèze, le sont devenus sur une période assez courte d’environ un siècle, un millénaire après la donation d’Amalgère. Jules Lavalle a justement écrit en 1855: « jusqu’au 17e siècle, Gevrey fut loin de jouir de la haute réputation dont il s’honore aujourd’hui. »
« Les évêque de Langres résidant souvent à Dijon … s’intéressent prestement à la prospérité de la Côte et son vignoble en particulier.« 

6→ Les maîtres de Gevrey au Moyen Âge

Du 13e siècle jusqu’à la Révolution, les abbés de Cluny (Abbaye de Cluny) sont les seigneurs sur le territoire de Gevrey.
Pour l’autre autorité, celle de l’Église, la paroisse de Gevrey relève du diocèse de Langres dont la cathédrale est située à Langres à environ 80 kilomètres au Nord de Dijon. « L’évêque de Langres réclame des dîmes (impôts) « lourdes« .
Soulignons-le encore, les juridictions politiques et épiscopales auxquelles est soumis Gevrey diffèrent alors de celles couvrant les bourgs de La Côte situés au Nord de Gevrey, soumis pour la plupart à des seigneurs autres que l’abbé de Cluny et plutôt englobés dans le diocèse d’Autun (la cathédrale d’Autun est située en retrait de La Côte, à une quarantaine de kilomètres au Sud-Ouest de Santenay).
Aussi, à Gevrey comme ailleurs sur La Côte, plusieurs congrégations possédaient des établissements, des terres et des vignes. Notamment, des vestiges de l’Aumônerie qui appartenait jadis à l’Abbaye St Bénigne de Dijon servent aujourd’hui de cave au domaine Dugat-Py.

« Il faut préciser que la paroisse de Gevrey se trouvait la dernière en place du diocèse de Langres en tirant vers la Sud, au pied de la Côte surplombant les vignobles puis la plaine en direction de l’Est vers la Saône. Le village de Morey St-Denis situé à 4 km au Sud dépendait du diocèse d’Autun, jusqu’en 1731, date de création du diocèse de Dijon. Cette démarcation reprenait exactement les limites des anciennes tribus gauloises Eduens et Lingons. »


La cave d’élevage du Domaine Dugat-Py est située dans les vestiges de l’ancienne Aumônerie St-Bénigne. Photo extraite du site internet du domaine.

7→ Les bâtiments historiques prééminents en ‘Rue Haute’

De passage à Gevrey par la Route des Grands Crus, les visiteurs œnophiles sont nombreux à passer sans le savoir, ou le remarquer, à proximité des principaux bâtiments historiques de Gevrey. Ceux-ci sont quelque peu en contre-haut de la Route des GC, dans le quartier historique nommé Rue Haute, entre autres le château, le Cellier des Dîmes, l’église St-Aignan et les bâtiments connexes du Chapitre de Langres.

« L’Abbaye de Cluny jouissait des droit seigneuriaux et avait construit à partir de la fin du 13e siècle le château fortifié (deux tours des quatre tours d’autrefois subsistent). Beaucoup moins riche que Langres elle (y) possédait le four, le moulin et le pressoir banal (immense pressoir). Il aurait servi de refuge aux habitants lors d’invasions. » Il faut bien le dire, sans restauration apparente depuis fort longtemps, le château n’a actuellement pas très fière allure. Sur La Côte, seules Beaune et Gevrey ont respectivement un château médiéval, encore en place, ayant eu une fonction de protection. — Le Cellier aux Dîmes, un bâtiment remarquable soigneusement entretenu, logeait les dîmes, ou impôts, requises à la population par le Chapitre de Langres: « logement des vins et des grains à l’étage« . Depuis la Révolution, comme le château, il est sous propriété privée et clos, actuellement le lieu du domaine Claude Dugat. — Bien que relativement modeste en superficie, l’église St-Aignan a une belle architecture et est en bon état. Depuis le 9e siècle, « subissant ruine et destruction à plusieurs reprises, sa reconstruction est difficile à comprendre, se trouvant étalée sur une longue période prenant fin vers 1280. L’église n’a pas été modifiée après 1500. »

Que deviendra le château?! En 2012, malgré une mobilisation des viticulteurs, un investisseur chinois, propriétaire de salles de jeux à Macao, a acheté le château de Gevrey-Chambertin et son domaine viticole de deux hectares pour une somme avoisinant les huit millions d’euros. Ce château classé, datant du 12e siècle, appartenait à plusieurs membres d’une même famille française.

Photo de gauche: le château de Gevrey-Chambertin.
Photo du centre: le cellier aux dîmes en partie gauche et le clocher de l’église Saint-Aignan en arrière-plan.
Photo de droite: l’église St-Aignan de Gevrey-Chambertin.

8→ Rattachement à l’époque Moderne

À partir de 1731, Gevrey et ses communes voisines au Nord allaient être rattachées au diocèse de Dijon. Par ailleurs, les finages s’alignant le long de La Côte, de Chenôve (AOC ‘Marsannay’) à Gevrey, ainsi que les vignobles du pourtour immédiat de Dijon, disparus graduellement au 19e siècle, auront formé longtemps un espace viticole désigné sous Côte dijonnaise.
Après la Révolution, Gevrey devient le chef-lieu d’un canton, aujourd’hui de 32 communes. Le canton s’inscrit dans l’arrondissement de Dijon.

« Alors que Dijon devient la capitale de la Bourgogne, Beaune est celle du Bourgogne. Cette répartition des rôles s’est mise en place dès le Moyen-Age… Pourquoi Dijon n’occupe t-il pas la place de Bordeaux dans le Bordelais? En 1800, Beaune et Dijon ont pratiquement la même population. Aujourd’hui, 25 000 habitants ici, 150 000 là… Une bourgeoisie d’affaires nait à Beaune autour du vin au 18e siècle, alors que Dijon pense religion, procès, affaires politiques régionales…. Son évolution industrielle est sans lien avec le vin. »

Finages de la Côte dijonnaise autour du 17e siècle. Carte extraite de ‘La construction des climats viticoles en Bourgogne, la relation du vin au lieu au Moyen Âge.’ des auteurs principaux Jean-Pierre Garcia et Thomas Labbé (2014).

9→ Fin 17e / début 18e siècle

9.a→ Ascension fabuleuse du cru Chambertin

Le cru devient une notion valorisée, un concept commercial, à compter de la fin du 17e siècle. Le Chambertin est au premier chef concerné.
En Bourgogne, la pratique de la vente du vin, qui avait cours systématiquement en novembre, est décalée progressivement jusqu’en février suivant la vendange. Du coup, ce sont des vins plus aboutis et, partant, plus caractérisés qui sont commercialisés. Concurremment, l’appréciation des vins subit une évolution graduelle et irréversible. Le cru devient une notion commerciale vers la fin du 17e siècle. Notamment, au cours des dernières décennies de ce siècle et des premières du 18e, le taux des gros fruits (taux payés aux viticulteurs) de Chambertin et du Clos de Bèze bondit du prix plancher au sommet de la grille tarifaire sur le marché de la Côte dijonnaise (voir la capsule précédente: Rattachement à l’époque Moderne). En fait, les climats Chambertin et Clos de Bèze n’étaient tout simplement pas distingués auparavant, assimilés qu’ils étaient à la catégorie ‘Montagne et autres pays circonvoisins’.

Taux payé aux viticulteurs.
Avant le 17e siècle, sur le marché important de la Côte Dijonnaise, l’appréciation des vins obéissait globalement à un barème d’éloignement par rapport au cœur de Dijon et de notoriété de leur propriétaire. Le degré de notoriété d’un vin, et de façon corollaire son prix, augmentait graduellement par bandes concentriques au fil du rapprochement à Dijon; le vin de la ville même étant bien entendu le plus prisé. Bref, le prestige de Dijon se reflétait directement sur le prix des vins issus des vignobles qui en étaient contigus. Ainsi au milieu au 16e siècle (1558 ci-haut), étant les plus éloignés de Dijon, tous les vins de la commune de Gevrey (alors à l’extrémité de la Côte dijonnaise, sous ‘La Montagne et autres pays circonvoisins’) appartenaient à la dernière tranche de prix, la moins chère.
Les crus, ou climats, sont graduellement caractérisés, valorisés commercialement, au cours des 17e et 18e siècles, si bien qu’en Côte Dijonnaise les climats Chambertin et Bèze se retrouvent au haut de la pyramide d’intérêt et des prix en 1775.
Les grilles de prix proviennent de l’article ‘La construction des climats viticoles en Bourgogne, la relation du vin au lieu au Moyen Âge’.

9.b→ Sieurs Jomard et Jobert ‘de Chambertin’

Le clergé, églises et abbayes, manifeste au 17e siècle un désintéressement face aux vignes. Les ecclésiastiques s’en déchargent en les louant, ou en contractant des baux à cens (acencements: des baux emphytéotiques en quelque sorte), particulièrement à des bourgeois, nommément des parlementaires et des juristes de Dijon quant au finage de Gevrey.
En 1627, Claude Jomard, avocat au parlement de Bourgogne, loue pour vingt ans le Clos de Bèze aux chanoines de Langres, les propriétaires du Clos depuis l’achat aux moines de Bèze en 1219, et le remet en bon état, l’ayant pris plus ou moins en friches. En 1651, après une importante réflexion et en dépit d’une forte réticence, les chanoines consentent cette fois à un bail à cens à Jomard, une cession équivalant pratiquement à une vente. La redevance annuelle est majorée, tenant alors compte de la nouvelle conjoncture se profilant: la valorisation des crus. En 1708, le Chapitre de Langres revendique en Justice la reprise en main du Clos. La requête est déboutée « par des magistrats qui font cause commune, nullement mécontents de contrer les prétentions religieuses« . Subséquemment, le Clos passa à d’autres mains aux mêmes conditions, le dernier étant Claude Jobert (1701-1768) qui a quitté Langres pour s’installer à Gevrey en 1730 et y faire prospérer un vignoble considérable.
Vers 1750 Claude Jobert contrôle des superficies importantes des crus Chambertin et Clos de Bèze, la plus grande partie de ce clos. Suite à une autre tentative en Justice débutée en 1761, également infructueuse, aux fins de reprendre le Clos, le Chapitre eut à maintenir l’acensement du Clos de Bèze à Claude Jobert. Personnage ambitieux, doué et mercantile, il devint l’un des premiers négociants prospères de La Côte. Jobert achète des charges honorifiquesl il s’offre un blason, puis un titre: ‘Jobert de Chambertin’. Il acquiert les biens, entre autres les vignes et un hôtel du 17e siècle, détenus par une famille de la noblesse bourguignonne (appartenant aujourd’hui au Domaine Naigeon) sur la rue maintenant nommée Rue de Chambertin à Gevrey et, qui plus est, obtient qu’une plaque le commémorant soit placée sur le parvis de l’église … et qu’il soit inhumé dans son enceinte, à l’entrée du cœur!
« La vigne (du Clos de Bèze) estoit la plupart en friches, estoit plutost à charge qu’à profit aux sieurs vénérables, d’autant qu’elle estoit la plupart en friche… » En 1621, un bail est ainsi consenti pour 20 ans. Le montant de la location: 50 septiers (mesure) de vin vermeil, du cru de la vigne. » Claude Jomard, avocat au parlement de Bourgogne, devient le locataire et le remet en bon état. »
« En 1651, le contrat de vente estime à 30 livres la queue de vin de Bèze. En 1761, on reconnait qu’il vaut 700 à 800 livres. » 

Toujours est-il …
« Jusqu’au 17e siècle, Gevrey fut loin de jouir de la haute réputation dont il s’honore aujourd’hui, et je ne puis signaler ce fait sans faire remarquer qu’il en a été de même pour un grand nombre de nos plus grands crus, tels, par exemple, que la Romanée-Conty. Avant 1600 et jusqu’à 1680, c’était Dijon qui passait pour fournir les meilleurs vins du baillage … » Jules Lavalle, Histoire et Statistique de la Vigne et des Grands Vins de la Côte d’Or, 1855

10→ 1791, Vente par encan des vignobles ecclésiastiques devenus ‘biens nationaux’ après la Révolution

Les 29 janvier et 26 octobre 1791 furent vendus par encan les biens ecclésiastiques incluant le Chambertin et le Clos de Bèze qui apparentaient au Chapitre de Langres. « Une partie l’a été à prix record, 777 livres l’ouvrée, plus du double que le Clos de Tart et à 80% au dessus du prix d’estimation. »

11→ 1847, Gevrey devient Gevrey-Chambertin

Après Gibriacus et d’autres noms, dont un temps Gevrey-en-Montagne (‘En Montagne’ pour évoquer certainement son lien irréductible avec la gorge qui débouche à proximité de l’agglomération, le Combe de Lavaux), l’agglomération devient Gevrey-Chambertin à partir de 1847. Gevrey est la première commune de La Côte à adjoindre le nom de son cru le plus célèbre à son identité.

« Louis-Philippe formalise par une ordonnance royale du 17 octobre 1847 le nom de Gevrey-Chambertin qui est en usage de fait depuis plusieurs années et figurant sur la drapeau accordé à Gevrey en 1830 par sa Majesté Louis Philippe. » (extrait du dossier de demande par la ville).

 

12→ 19e siècle dans le vignoble

Les vignes largement possédées par les religieux avant la Révolution sont passées aux mains des maisons des négociant-éleveurs et des bourgeois, particulièrement de Dijon et Paris. Le phylloxéra détruit tout le vignoble de La Côte à la fin de ce siècle.

13→ 1900, Inondation catastrophique … et révélatrice quant à la géo-pédologie du vignoble

De toujours la quête d’eau fut une préoccupation à Gevrey, les sources y étant trop peu nombreuses. Son abondance soudaine le 28 juillet 1900 causa cependant une catastrophe. « Un orage épouvantable s’abattit sur Gevrey; l’orage commençât en début d’après-midi; il grêla pendant trois heures… sur la montagne ce fut une trombe d’eau qui se déversa et de véritables fleuves descendirent … À la combe Lavaux, le torrent s’engouffra avec une impétuosité extraordinaire, à tel point qu’il emporta la route au dessus du tunnel… Et le flot descendit sur Gevrey, augmenté par les eaux du Clos St-Jacques dont le mur qui retenait un véritable lac venait de s’effondrer. Dès la sortie de la combe, les vignes, les champs sont ravagés, les ceps arrachés ou couchés à terre sous une boue épaisse de 20 à 30 centimètres, mêlés de graviers, pierres et bois. Après avoir inondé le quartier de l’Aumônerie, le torrent inonde les maisons, traverse tout Gevrey pour aller s’épandre dans les champs de l’autre côté de la route nationale. L’eau est montée jusqu’à 1,76 mètre, rue de Meixvelle. »

Ce raz-de-marée du 28 juillet 1900 contribue à expliquer l’exceptionnelle étendue de l’aire en appellation village de Gevrey-Chambertin. À l’époque périglaciaire, il y a ± 20 000 ans, des torrents quotidiens de fonte de neige et de glace dévalaient la gorge qu’est la combe de Lavaux, charriant des matériaux issus de la montagne de l’arrière-pays – blocs de roches, cailloux, sables, limons – et les délestant au débouché de la combe, tel la formation d’un delta. Des couches successives de dépôts correspondant à autant de périodes de fonte s’y sont accumulées. Ce ‘cône alluvial’ forme un périmètre viticole considérable, représentant près de la moitié de l’aire en appellation village (AOC ‘Gevrey-Chambertin’).


La Combe de Lavaux est une gorge étroite en certains endroits; la photo n’en montre qu’une paroi d’un segment de la combe. Les torrents d’eau de fonte qui s’y canalisaient lors des printemps de l’époque périglaciaire transportaient des masses d’éléments pierreux qui se sont déposés en lobes sur le piémont de La Côte à Gevrey. Ces lobes, de bons terroirs viticoles, correspondent en large partie à l’aire de l’appellation communale ‘Gevrey-Chambertin’.
La trombe d’eau du 28 juillet 1900 arracha une section de cette route.

14→ ‘Premiers’ liens avec Nuits et Beaune

Bien que les trois bailliages, pôles, aient eu chacun une vocation viticole associée à La Côte, Gevrey, Nuits (Nuits-St-Georges) et Beaune n’ont jamais véritablement entretenu de rapports concrets avant le 20e siècle. La présence d’acteurs viticoles nuitons ou beaunois, négociants ou autres, dans la propriété des vignes gribriaçoises ne s’est vraiment concrétisée qu’après 1920 (Camille Rodier nomme les propriétaires des finages dans son ouvrage de 1920). Les vignes de Gevrey étaient majoritairement conduites et les vins commercialisés par des intervenants locaux.
Même si la distance qui sépare Gevrey de Dijon et Gevrey de Nuits sont sensiblement les mêmes, l’éloignement Gevrey-Nuits était néanmoins beaucoup plus grand! Le train allait favoriser un rapprochement social des trois pôles avec la construction au milieu du 19e siècle de la ligne ferroviaire Paris-Lyon-Marseille, avec gares en différents lieux de ces trois pôles. Par ailleurs…
« À la fin du 19e siècle est né le projet d’un tramway reliant Dijon à Beaune. Le tracé retenu, via les Hautes Côtes, devait permettre le développement d’une région très isolée à l’époque et évitait également le passage délicat dans le vignoble entre Gevrey-Chambertin et Beaune. Le tramway électrique entre Dijon et Gevrey-Chambertin fonctionne dès 1908. Des travaux importants sont nécessaires pour le second tronçon, tunnel (sous l’axe de la Combe de Lavaux) et pont (au dessus) de la combe Grisard entre Gevrey-Chambertin et Morey St Denis. Ils sont par ailleurs interrompus à plusieurs reprises en raison de la guerre. Il faudra attendre 1921 pour que le chemin de fer atteigne Chamboeuf, Semezanges, Ternant, l’Etang Vergy, Messanges (communes des Hautes Côtes) et Beaune. Le fonctionnement sera de courte durée: en 1933, le train s’arrête. Seule la liaison Dijon-Gevrey est maintenue jusqu’en 1953.« 


Le ‘tacot’ ayant fait la liaison Dijon, …, Gevrey, villages des Hautes-Côtes puis Beaune. Photo extraite du site internet de l’Office de Tourisme de Gevrey-Chambertin.

 

Au cœur de Gevrey-Chambertin: ‘Les Portes de Saint-Vincent’, nom de l’œuvre créée à l’occasion de la Saint-Vincent Tournante tenue à Gevrey-Chambertin en 2000. Réalisées en fer forgé, chaque porte est composée d’outils de vignerons. Chacune comprend six tableaux représentant le monde du vin ou des aspects de l’identité bourguignonne. La photo de droite est le panneau à la base de l’oeuvre indiquant ses thèmes.
Les St-Vincent tournante à Gevrey-Chambertin: 1947, 1960, 1980, 2000 et prochainement en 2020.

15→ 20e siècle dans le vignoble

Suite à la crise du phylloxéra le vignoble est replanté en rangées et selon la taille Guyot, non ‘en foule’ par provignage comme autrefois. La fraude dans le vin est considérable et participe à la crise d’après la Grande Guerre dans cette industrie; les Lois sur les Appellations contrôlées en découleront. Les vignerons achètent de plus en plus de vignes tout au long du siècle. À Gevrey, des noms tels Trapet, Rousseau,Tortochot et autres remplacent graduellement les bourgeois dans le foncier viticole. Armand Rousseau qui aura été pugnace à développer son vignoble est le premier dans les années 1970 à faire de la mise en bouteilles au Domaine. Le cheval entre peu à peu en scène dans les vignes après la Grande Guerre et celui-ci cède sa place au tracteur durant la deuxième portion du siècle.

Toujours est-il …
Installés en 1952, les deux grands panneaux de trois mètres carrés indiquant dans le vignoble le début et la fin du Chambertin appartiendraient-ils au patrimoine de Gevrey?! Toujours est-il que les viticulteurs de Gevrey-Chambertin tiennent manifestement à ces panneaux. « Il a pu être compris par certains lecteurs, explique Philippe Drouhin, président de l’organisme de défense et de gestion, que l’action menée par notre organisme était en opposition à la candidature à l’inscription au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Loin de là notre intention et bien au contraire, nous voyons dans la candidature et l’inscription sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Unesco la reconnaissance de nos valeurs bourguignonnes et une source de plus grande notoriété pour nos terroirs et notre territoire. Cette action a été menée suite à une décision arbitraire de l’administration en vue de supprimer les panneaux : « Ici commence le Chambertin » et « Ici finit le Chambertin ». Nous ne sommes pas opposés au remplacement de ces panneaux par une signalisation conforme au règlement en vigueur, mais tenons absolument à ce que nos anciens panneaux auxquels nous sommes attachés, soient conservés jusqu’à leur remplacement par cette nouvelle signalisation. » Journal Le Bien Public, septembre 2014.


Installés en 1952, Les deux grands panneaux de trois mètres carrés indiquant dans le vignoble le début et la fin du Chambertin furent installés en 1952. Photo extraite du Journal Le Bien Public, septembre 2014.

BIBLIOGRAPHIE
Les citations sont tirées des ouvrages suivants.
(Les documents nommés dans la bibliographie figurant au segment ‘Breffage de Gevrey’ ont été bien entendu consultés pour la production de ce ‘parcellaire’ historique):

  • ‘Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte d’Or’ (1855) Jules Lavalle
  • Manuscrit ‘Mémoires-Gevrey 1900’ Charles Magien
  • Manuscrit ‘Monographie et histoire de Gevrey-Chambertin’ (1961) Jacques Bazin
  • ‘Le vin de Bourgogne’ (1920), Camille Rodier
  • ‘Le vin de Bourgogne’ (1996), Jean-François Bazin
  • Divers textes produits Henri Magnien (1924-2016)
  • ‘Vignerons à Gevrey-Chambertin de 1847 à  1959’, Christine Magnien

Gevrey-Chambertin: Breffage ← Onglet précédent.    Onglet suivant → Classements historiques