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Les Clos du Roi

Le 19 novembre 2017, une activité de dégustation de ‘Clos du Roi’, à laquelle ont participé des producteurs directement impliqués, a été organisé par monocepage.com, en collabortation avec la géologue Françoise Vannier, spécialiste de La Côte. Ce texte commente brièvement la dégustation, après avoir développé sur trois des quatre climats Clos du Roi.

De gauche à droite: Bernard Bouvier (Domaine René Bouvier), Dominique Menegon (Domaine René Bouvier), Sylvain Pataille (Domaine Sylvain Pataille), Laurent Fournier (Domaine Jean Fournier), Françoise Vannier (géologue spécialiste de La Côte), Josée Levert (monocepage.com) et Vincent Rapet (Domaine Vincent Rapet).

Les Clos du Roi sur La Côte
  • Intro
  • Clos du Roy de Marsannay: prochain Premier Cru
  • Clos du Roi de Beaune: exquis Premier Cru
  • Clos du Roi d’Aloxe-Corton: Grand Cru mésestimé?!
  • Dégustation du 19 octobre 2017
Intro

Quatre climats de communes différentes de La Côte bourguignonne porte le nom ‘Clos du Roi’: Marsannay (Clos du Roy), Aloxe-Corton, Beaune et Sampigny-les-Maranges (Maranges Premier Cru ‘Le Clos des Rois’).  Les trois premiers étaient des propriétés des Ducs de Bourgogne, devenus des vignes de la Couronne de France à la suite de la Guerre de Succession de Bourgogne (1477-1482). La mort, au combat, du dernier Duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, avait fait vacillé le Duché et préparé le rattachement de cet État au Royaume. Les Bourguignons s’étaient rudement opposés à cette subordination par le Roi Louis XI.
Les Ducs valois de Bourgogne (1361-1477) avait instrumentalisé le vin de ‘Noirien’, de Pinot noir, pour accroître leur prestige. Ils le chérissaient. Aucun livre traitant de l’histoire du vin de Bourgogne ne manque de signaler que le Duc Philippe le Hardi (1342-1404) édicta une ordonnance visant à bannir le gamay sur les meilleurs terroirs de La Côte afin de privilégier le pinot, et qu’après lui Philippe le Bon (1396-1467) interdit « l’extension des petits vins de production facile qui altère la qualité ».
Les vignes qui appartenaient aux Ducs ne correspondent cependant pas à des terroirs aujourd’hui prestigieux. Seul le Clos du Roi d’Aloxe est un Grand Cru. N’eussent-ils pas été mieux avisés de détenir le Chambertin, le Musigny, plutôt que les clos de Marsannay et de Beaune?!
Deux éléments de réponse: la notion de cru n’est pas une représentation, un concept, au Moyen-Age. Aussi, le vin est généralement une cuvée ronde produite de façon élémentaire, un vin clairet en quelque sorte: courte cuvaison, élevage sommaire et commercialisation rapide tel des vins de primeur. Ainsi les vins des climats aujourd’hui célébrés étaient des vins vermeils, des quasi-rosés, nettement moins caractérisés que nos vins actuels. À partir du 18e siècle, la cuvaison et l’élevage s’allongent et le vin rouge devient du coup plus abouti; la différentiation des provenances, le concept de crus, se construit.

Clos du Roy de Marsannay: prochain Premier Cru

Les climats de Marsannay ne reçoivent pas de classement dans l’ouvrage majeur de Jules Lavalle de 1855, ‘Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte d’Or’. Sur le vignoble de Marsannay, il écrit « qu’il a perdu peu à peu ses grands vignobles. Le gamet (gamay) a monté peu à peu sur le coteau et le ‘Clos du Roi’ lui-même est aujourd’hui son domaine. Au siècle dernier le vignoble était encore en grand renom. »
Au 19e siècle, le prolifique gamay a effectivement substitué le pinot noir du vignoble de Marsannay. Immédiatement contiguë et alors en fort développement, Dijon constitua alors une opportunité de marché de vins de soif immanquable à saisir. Après la crise phylloxérique, qui eut cours approximativement de 1875 à 1890, le vignoble de Marsannay, dévasté comme les autres, ne fut pas revalorisé. Tandis que le monde viticole était en crise, la situation économique de Marsannay, tournée sur Dijon, était saine et l’urbanisation progressait vers celle-ci, avec sa spéculation inhérente. Aussi, à Dijon, le vin de gamay de Marsannay avait été remplacé par des produits concurrents: un nouveau breuvage devenu populaire, la bière (cervoise avec houblon), et du pinard arrivant du Sud de la France par un nouveau mode de transport, le train. Bref, la conjoncture du début du 20e siècle n’encouragea pas la réhabilitation du vignoble de Marsannay.
Plus tard, durant le parcours des années 1920 et 1930 de mise en place des Appellations d’Origine, le milieu de Marsannay ne s’activa pas à obtenir une appellation communale, contrairement aux finages voisins de Fixin, Gevrey et autres qui s’affairèrent à obtenir la leur. L’aire actuelle de Marsannay fut donc inscrite dans l’appellation régionale ‘Bourgogne’.
Ce n’est qu’en 1985 que le vignoble de Marsannay (Chenôve, Marsannay-la-Côte et Couchey) obtint une appellation communale. Une démarche a été entreprise en 2010 par l’ODG (Organisme de Gestion et de Gestion) de Marsannay pour obtenir de l’INAO l’homologation de Premiers Crus sur son aire. Entre autres, le Clos du Roy obtiendra sans nul doute ce statut.

Le Clos du Roy de Chenôve est le tout premier climat d’appellation communale à l’extrémité Nord de La Côte, à la frange Sud de l’agglomération de Dijon, laquelle le circonscrit d’ailleurs. La Côte débute là, à Chenôve, qui ne détient qu’un seul climat d’AOC communale (AOC Marsannay), et non le moindre: Le Clos du Roy. Le profil du long versant qu’est La Côte, s’élève graduellement de Chenôve jusqu’à Gevrey-Chambertin et y conserve ensuite, vers le Sud, son aspect de talus imposant jusqu’à Santenay.

Grosso modo, le sous-sol du Clos du Roy comprend deux parties. Sa section en partie haute du versant (à gauche sur l’illustration), la plus considérable, est constituée de grèzes litées. Une formation observée ponctuellement ailleurs sur La Côte, nommément sur les climats ‘Les Grèves’ de Beaune et ‘Les Rugiens-Hauts’ de Pommard. La partie  basse est surtout composée de matériaux alluvionnaires délestés par l’ancien lit de l’Ouche, lesquels ont nappé un substrat de marnes très pauvres. Théoriquement, les vins issus de la partie du haut sont plus structurés, ceux du bas plus souples.

Les parcelles exploitées sur le Clos du Roy par trois importants domaines sur l’AOC Marsannay: domaines René Bouvier, Jean Fournier et Sylvain Pataille. Bernard Bouvier, Laurent Fournier et Sylvain Pataille ont participé à la dégustation du 19 octobre 2017.

Clos du Roi de Beaune: ‘exquis’ Premier Cru

Denis Morelot en 1830 a écrit du Clos du Roi de Beaune « qu’il donne des vins exquis ». Dans leur ouvrage ‘Les Grands Vins de Bourgogne de 1890, René Danguy et Charles Aubertin lui désignent le même attribut. Dans la classification de Jules Lavalle de 1855, la première nomenclature complète et rigoureuse des climats de La Côte, ce climat est désigné en ‘Première Cuvée’, le rang après celui de ‘Tête de Cuvée’ (sur le finage de Beaune: Les Grèves, Les Fèves, Aux Cros et Champs Pimonts). Monsieur Lavalle a manifestement en tête, entre autres, le Clos du Roi lorsqu’il écrit « que les climats (de Beaune) sont en général très étendus (Clos du Roi:13,2 ha) et ont par conséquent des qualités différentes dans leurs différentes parties » À ces climats hétérogènes il a attribué avec clémence la cote correspondant à leur meilleure partie.
Le Classement du Comité d’Agriculture et de Viticulture de Beaune de 1860, l’autre nomenclature historique majeure, indique que ce climat comprend trois parties aux qualité différentes et que la meilleure portion du climat est située dans la bande la plus haute.

Une section de la planche cartographique du Classement du Comité d’Agriculture et de Viticulture de Beaune de 1860 montrant plusieurs climats de la partie septentrionale du finage de Beaune. Le Clos du Roi est un Premier Cru de bas de coteau, en très faible pente. L’aire du Clos du Roi se répartit, de façon assez équivalente, sur les trois catégories du Classement, la Première Classe en rose, la Seconde Classe en jaune et la Troisième Classe en vert.

La parcelle du domaine Vincent Rapet est placée en Troisième Classe; (le vin de ce domaine figure dans la dégustation commentée à la suite). Vincent Rapet mentionne que le sol graveleux de sa parcelle est très filtrant. Le sous-sol de celle-ci serait formé d’alluvions de l’ancien lit de la rivière Rhoin, traversant aujourd’hui le finage de Savigny-les-Beaune, dont le lit s’est déjà étendu sur cette zone basse du finage de Beaune.

Clos du Roi d’Aloxe-Corton: GC mésestimé?

Jules Lavalle désigne le Clos du Roi d’Aloxe-Corton en ‘Vin hors ligne’. Il mentionne dans son ouvrage que cette catégorie est équivalente à ‘Tête de Cuvée’, sans indiquer les subtilités propres à chacune.
Des Grands Crus de La Côte, Corton a une propriété singulière: une aire considérable qui recouvre beaucoup de climats (23) dont les noms doivent figurer en second rang sur les étiquettes: CORTON ‘Clos du Roi’. Le contexte historique de Corton explique cette singularité (voir ‘mise en situation Corton). Cette confédération est valorisante pour les climats mineurs de Corton, entre autres Les Mourottes, Les Moutottes, Les Grandes Lolières. Inversement, la réputation des climats maestros de Corton s’en trouve atténuée. Autrement dit, si le Clos du Roi d’Aloxe était un Grand Cru individualisé, comme ceux de la Côte de Nuits, nul doute qu’il serait mieux considéré par les œnophiles. Jules Lavalle voyait juste en mentionnant que « c’est (le Clos du Roi) avec le climat suivant (Les Renardes), la partie la plus parfaite du climat de Corton. »

Extrait du décret d’appellation: Le nom d’un climat pouvant être associé à l’appellation d’origine contrôlée est porté immédiatement après le nom de l’appellation d’origine contrôlée et imprimé en caractères dont les dimensions ne sont pas supérieures, aussi bien en hauteur qu’en largeur, à celles des caractères composant le nom de l’appellation.

Le versant de Corton sur Aloxe-Corton. Voir Le Clos du Roi/ Les Renardes/ Clos Faiveley’.

Emmanuel Chevigny, maintenant de l’équipe d’expertise pédologique/géologique Adama, a produit en 2014 une étude géologique à l’échelle 1/10 000 via la télédétection par imagerie, sur un transect immédiatement adjacent au Sud du Clos du Roi, soit dans les climats Les Perrières et Les Languettes. L’analyse obtenue fournit une idée de la série stratigraphique du sous-sol du Clos du Roi. Celle-ci est complexe. De la plus âgée à la plus récente, la série comporteraient les formations suivantes, associées aux étages stratigraphiques du Callovien et de l’Oxfordien: Calcaire de Comblanchien, Calcaire de Dijon-Corton, Calcaire de Ladoix, Oolithe ferrugineuse, Calcaire à Chailles, Marnes de Pernand et Calcaire de Beaune. Maints ouvrages traitant de Corton rattachent la géologie à la ‘dalle nacrée’; il s’agit des Calcaires de Dijon-Corton et de Ladoix.

Dans un autre segment (http://monocepage.com/quatre-clarifications/ ), nous avons produit ceci:

Sur l’étendue de la Côte d’Or, seuls quelques Grands Crus satisfont de façon magistrale les attributs suivants: plénitude et densité de corps, noblesse des tanins, subtilité et ravissement des parfums et saveurs, raffinement de texture, persistance, et générateur d’émotion.
À notre avis, considérant respectivement leur degré respectif de satisfaction des critères énoncés, les Grands Crus de la Côte d’Or pourraient, pour ainsi dire, se répartir en quatre ou cinq classes, en y faisant figurer certains des climats de Corton:
Grand Cru Hors Norme: La Romanée-Conti
Grands Crus Classe ‘A’: La Tâche, Le Musigny, …
Grands Crus Classe ‘B’: Clos de Tart, Grand Echézeaux, …
Grands Crus Classe ‘C’: Clos de la Roche, Clos St-Denis, Corton Le Clos du Roi, Corton Les Renardes, …
Grands Crus Classe ‘D’: Charmes-Chambertin, Corton Les Bressandes , Corton Les Perrières, Corton Les Grèves, …
Grands Crus Classe ‘E’: Corton Les Moutottes, Corton Les Mourottes, …
Grand Cru ‘à part’: Clos de Vougeot

Dégustation du 19 octobre 2017

Présents à la dégustation de monocepage.com le 19 octobre 2017: de gauche à droite: Bernard Bouvier (Domaine René Bouvier), Dominique Menegon (Domaine René Bouvier), Sylvain Pataille (Domaine Sylvain Pataille), Laurent Fournier (Domaine Jean Fournier), Françoise Vannier (géologue spécialiste de La Côte), Josée Levert (monocepage.com), Vincent Rapet (Domaine Vincent Rapet). Prise de photo par Gilles Martin (monocepage.com).

Clos du Roi de Marsannay
→ Domaine René Bouvier 2014 (30/40% vendanges entières (VE)): éclat du fruité, vin étiré, tendu, bonne charpente. Issu de la partie haute du coteau; sa vivacité, sa minéralité, en témoignent.
→ Domaine René Bouvier 2010 (15% VE/15% bois neuf): profil assez similaire au 2014, avec cependant un caractère plus floral; aussi plus coloré; délié, expressif, élégant.
→ Domaine Jean Fournier 2014 (50% VE): fruité rouge et noir qui gicle, vivacité livrant un indice de la localisation des vignes, en occurrence dans la partie haute du coteau, notion de réduction. Vin tendu, élégant, du glycérol qui procure du glissant, fin de bouche ferme.
→ Domaine Sylvain Pataille 2014 (100% VE): pur fruit avec un rien d’écorce d’orange; suave, tendre et avenant. De la structure avec des tanins déliés. Au fil des derniers millésimes, Sylvain Pataille a réduit l’emploi du souffre a bien peu.
→ Domaine Sylvain Pataille 2012: aromatique discret, vin aérien et énergique doté d’une solide trame de tanins.

Dans son classement historique, référentiel, Jules Lavalle aurait définitivement attribué des cotes aux climats de Chenôve, Marsannay-la-Côte et Couchey, finages de l’AOC Marsannay, si ceux-ci n’avaient pas intégralement substitué le pinot noir par la gamay au 19e siècle (voir ci-haut: Clos du Roy de Marsannay: prochain Premier Cru). C’est notre avis qu’il n’y aurait pas désigné de climat(s) en ‘Tête de Cuvée’. Les climats pour lesquels l’ODG de Marsannay revendiquent des Premiers Crus auraient certainement été désignés en ‘Deuxième Cuvée’ et ‘Troisième Cuvée’; sauf le Clos du Roi, qui eut été catégorisé en ‘Première Cuvée’.

Clos du Roi de Beaune
→ Domaine Vincent Rapet 2014 (30% futs neufs, situé dans la partie basse du climat): fruité croquant, très engageant; tendre et tanins glissants; gourmand.
→ Domaine Vincent Rapet 2010: couleur un tantinet plus prononcée, fruité plus fin et aussi plus éclatant que le 2014, un rien de sucrosité; bonne densité et plus compact que le 2014; élégant; même sapidité.
→ Domaine Vincent Rapet 2003 (hors dégustation, goûté par Gilles Martin le 10 novembre 2017): arômes prononcés de fruits à noyaux finement cuits, corps svelte mais énergique. Glisse des tanins.
→Domaine de la Vougeraie 2015: élégant, l’élevage masque à ce stade la vérité du vin.

La vigne de Clos du Roi de Vincent Rapet est située dans la partie la moins bien cotée du cru (voir ci-haut: Clos du Roi de Beaune: ‘exquis’ Premier Cru). Certes peu profonde, cette cuvée n’en est pas moins infiniment séduisante par son fruité avenant et son touché de bouche. Un vin qui rejoint l’archétype du vin du finage de Beaune: parfum élégant; bouche flatteuse, ronde; tanins raffinés; les structures peu robustes; séveux. Un Premier Cru certes peu profond, mais définitivement exquis.

Clos du Roi d’Aloxe-Corton
→ Domaine Antonin Guyon 2014: noble fruité noir, étonnement peu boisé, pur, droit, du fond, de l’onctuosité, équilibre remarquable. Un bien beau Grand Cru.
→ Domaine de la Vougeraie 2015: le vin s’impose derrière son élevage luxueux: grande finesse, viscosité (onctuosité marquée) que seuls les grands terroirs engendrent, persistance.
→ Domaine de la Pousse d’Or 2010: un vin qui ‘cortonne’ en première impression par son noble fruité noir et sa notion de ronce. Corps davantage allongé, plus musculaire que massif. Vin raffiné.

En schématisant et étant un tantinet ironique, il y a deux types de dégustateurs de Grands Crus: Celui des admirateurs d’étiquettes, pour qui les noms du climat et du producteur inscrits sur l’étiquette, s’ils sont célèbres, agissent puissamment, positivement, sur le subconscient et influencent assez directement leurs sens. Le nom ‘Corton’ les animent peu, sauf si le nom du producteur affiché est celui de l’un ou l’autre, notamment, des domaines Leroy ou Domaine de La Romanée-Conti. L’autre type est celui des hédonistes. Si ceux-ci ont également un premier réflexe admiratif devant des fameux noms, leur subconscient ne dirige pas, ou peu, leur sens. Les admirateurs d’étiquettes sont plutôt impassibles face à un Corton, alors que les hédonistes sont plutôt curieux. Les hédonistes sont-ils nombreux à savoir que le Clos du Roi’ de Corton est un Grand Cru à très juste titre?!