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Chambolle-Musigny: construit d’une réputation

La réputation: ‘Les plus fins et délicats’ de la Côte de Nuits

Il n’y a pas de documentation sur Chambolle-Musigny qui manque de souligner et commenter la réputation des vins de Chambolle-Musigny. La finesse, l’élégance, ou encore la délicatesse et le raffinement, des vins chambollois est aussi réitérée dans la documentation des organismes formels. Le décret de l’appellation souligne que « Chambolle-Musigny prend son origine dans un milieu naturel très particulier et complexe. Son expression repose sur la conscience ancienne de cette originalité et sur la volonté, maintenue sur plusieurs siècles par les producteurs, de la protéger et de la mettre en valeur, par une viticulture et une vinification respectueuse. Ces vins sont connus depuis toujours comme les vins ‘les plus fins et délicats’ de la Côte de Nuits. » Aussi, sur le site du BIVB (Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne),  il est dit que le « Chambolle-Musigny est un vin rouge présenté souvent comme le plus ‘féminin’ de la Côte de Nuits. L’intensité et la finesse s’y expriment en effet avec une élégante subtilité. »

Qu’en est-il?

Résumé

La réputation de fins fins de Chambolle s’établit au début du 19e siècle. L’important auteur Denis Morelot (1831) mentionne qu’un apport de raisins blancs dans la vinification de vins rouges explique le caractère ‘superfins’ des vins de Chambolle-Musigny de l’époque. Premier semble t-il à consacrer ce caractère, il précise que cet usage s’appliquait principalement aux ‘têtes de cuvées’ de Chambolle-Musigny, qu’il désigne être Le Musigny et Les Amoureuses. Or, ces deux climats étaient prééminents sur la partie du finage qui était cultivé en plants fins à cette époque, soit ±15 hectares de ±40 hectares plantés alors en pinot noir. Un autre auteur majeur, Rolande Gadille (1967), écrit cependant que le mélange d’une petite quantité de raisins blancs avec les raisons rouges étaient une pratique généralisée en Côte de Nuits au 19e siècle.
Les autres auteurs importants du 19e siècle, n’attestent pas eux-mêmes les traits de finesse des vins de Chambolle. Jules Lavalle, René Danguy et Charles Aubertin écrivent simplement que cette image est attribuée de façon assez générale par le milieu du vin.
En fait, c’est durant ce 19e siècle que sont établies par le commerce, les négociants en vins, les ‘marques’ qui véhiculent des typologies. ‘Pommard’ est en quelque sorte standardisé en vin puissant et rustique, Gevrey-Chambertin en ‘vin masculin’ et Chambolle-Musigny en vin élégant, ‘féminin’. Aucune réglementation n’assujettissant alors le commerce, celui-ci développe des savoir-faire en matière d’assemblage de raisins de diverses provenances et de pratiques œnologiques pour produire une gamme stéréotypée.
Les images, les réputations, des vins des différents finages se maintiennent au cours du 20e siècle. Pour la plupart, les ouvrages documentant les vins de La Côte les valident. Pendant les premières décennies de ce 20e siècle, les milieux vignerons auraient eux-mêmes maintenu des coutumes œnologiques associées à l’image des vins de leur finage. Rolande Gadille a produit une illustration (voir plus bas) qui indique que les vignerons chambollois pratiquaient encore dans les années 1960 les cuvaisons les plus courtes de la Côte de Nuits, donnant lieu manifestement à une production de vins ‘délicats’; tandis que les cuvaisons les plus longues en Côte de Nuits étaient pratiquées à Gevrey-Chambertin et à Pommard en Côte de Beaune.
Lorsque interrogés sur le bien-fondé de la réputation des vins fins et élégants de Chambolle-Musigny, un bon nombre de producteurs exploitant sur le finage ont manifesté une certaine incrédulité face à cette image.
Aussi, deux universitaires de l’Université de Bourgogne, Olivier Jacquet et Jordi Ballester ont réalisé récemment une étude qui conclue que « la féminité des vins de Chambolle-Musigny et la masculinité du Gevrey-Chambertin s’apparentent davantage à des représentations qu’à des réalités gustatives. »
Terminons en soulignant que le substrat sur lequel repose les toujours prépondérants climats Le Musigny, Les Amoureuses et Les Charmes est en large partie du Calcaire de Comblanchien. Nous, et cela n’engage que ‘nous’, croyons que ce sous-sol génère des sols qui livrent des vins de finesse. Puis les principaux vignerons actuels de Chambolle-Musigny adoptent des pratiques œnologiques générant des vins élégants; sachant que la communauté des vignerons de toute La Côte pratique tout autant, depuis 10/15 ans, des techniques engendrant les Bourgogne les plus aboutis et les plus fins que La Côte n’a peut-être jamais produits.
Puis il n’y a pas de mal que les amateurs de vins de Bourgogne et les acteurs de l’industrie aiment perpétuer cette bien belle réputation.

Toujours est-il …
… Que Olivier Jacquet et Jordi Ballester, deux chercheurs de l’Université de Bourgogne ont récemment réalisé l’opuscule ‘Vin Masculin, Vin Féminin: l’Importance des Représentations Sociales du Goût’, dans lequel ils relatent leur analyse du bien-fondé des réputations entretenues pour les vins de Chambolle-Musigny, vins féminins, et de Gevrey-Chambertin, vins masculins: « Afin de tester l’expression contemporaine de ces deux appellations du point de vue de leurs représentations mentales et également de leurs perceptions gusta­tives, nous avons réalisé une étude sensorielle spécifique. Il s’agissait plus préci­sément de vérifier si la féminité était (bel et bien) associée aux vins de Chambolle-Musigny et la mascu­linité aux vins de Gevrey-Chambertin. Nous avons donc fait appel à deux panels d’œnophiles, personnes considérées comme possédant une forte implication dans le vin, pour réaliser plusieurs expériences sensorielles. Celles-ci furent répétées sur deux ans, en 2013 et 2014, et chaque année huit vins furent présentés. (…) Au regard de ces trois expériences (selon un protocole rigoureux) renouvelées sur deux années consé­cutives… Il apparaît que la féminité du Chambolle-Musigny et la masculinité du Gevrey-Chambertin s’apparentent davantage à des représentations qu’à des réali­tés gustatives. »
Le vocabulaire de la dégustation du vin a recours à des analogies, des métaphores qui étonnent parfois le profane. Voici un article intéressant de Martine Coutier, « Tropes et termes: le vocabulaire de la dégustation du vin », qui en analyse l’évolution.

Une réputation bi-séculaire: Genèse

  • Dans son ouvrage pionnier traitant de façon exhaustive des vins de La Côte, ‘La Vigne et le Vin en Côte d’Or’, rédigé en 1831, Denis Morelot (voir les héros de l’histoire …’) apparait être le premier à avoir écrit sur l’attribut de finesse des vins de Chambolle-Musigny: « …ceux de Chambolle superfins ». Il précise aussi que « les vins de Morey et ceux de Gevrey, autres que le Chambertin, sont plus rudes au palais, et ne se présentent pas aussi vite que celui de ce bon climat et que ceux de Chambolle superfins. »
  • Jules Lavalle, le réalisateur de la toute première classification des vins de La Côte en 1855, a évoqué que « de l’avis de beaucoup de personnes, cette commune produit les vins les plus délicats de la Côte de Nuits. »
  • En 1892, dans leur nomenclature étoffée ‘Les Grands Vins de Bourgogne, étude et classement par ordre de mérite, nomenclature des clos et des propriétaires’, René Danguy et Charles Aubertin rappellent la réputation: « Ils (vins de Chambolle) ont un bouquet fin et délicat, et plusieurs œnologues ont émis l’avis que ce sont les vins les plus bouquetés, les plus fins et les plus délicats de la Côte de Nuits. »
  • Camille Rodier, dans un autre livre nommé ‘Les Grands Vins de Bourgogne’, édité en 1920 et réédité dans les années 1930, réitère l’image des vins de Chambolle-Musigny en reprenant textuellement les termes employés par Danguy et Aubertin.
  • Jean-François Bazin, auteur d’un livre dont seul le titre est réservé, ‘Le Vin de Bourgogne’, ne manque pas de faire valoir la réputation de sensualité des vins de Chambolle-Musigny dans sa première édition de 1996. Il la renforce même en utilisant pour entête de son volet sur ce finage une citation de l’illustre historien gibriaçois (gens de Gevrey-Chambertin) Gaston Roupnel (‘La Bourgogne, types et coutumes’ 1936): « (vin) … de soie et de dentelle ».
  • Clives Coates (‘The Wines of Burgundy’), en 2008, les désigne ‘séduisants’ et apporte toutefois des nuances. Il écrit que « Delicate, yes; but feeble, no. Chambolle-Musigny’s wines may be lighter in structure than those of Vosne-Romanée or Gevrey-Chambertin, but they can and should be every bit as intense. Being less dense, they will be show the perfume of Pinot Noir more radiantly. I too find myself irresistibly seduced, particularly as recent vintages seem to have favoured the commune, and this has been put to good use by an increasingl quantity of very good local domaines. »
  • Plus récemment, en 2010, Jasper Moris (‘Inside Burgundy’), mentionne: « The wines (Chambolle) are graceful and charming too. They are not the deepest-couloured of burgundies, not the more structured, but they deliver a sensuous fruit and laciness of texture wich are entirely satisfying. »

Contexte au 19e siècle

Lorsque Denis Morelot confère, vraisemblablement le premier en 1830, du moins dans un livre, l’attribut ‘superfin’ aux vins de Chambolle-Musigny, il ne manque pas d’apporter une précision et une explication. Il précise que « … cette qualité s’accorde aux têtes de cuvées »; or sur Chambolle-Musigny celles-ci sont à son avis Les Musigny et Les Amoureuses. La surface totale des deux climats en question, alors environ 15 hectares, représentait une proportion importante de la surface globale plantée en Noirien (Pinot noir) sur le finage de Chambolle-Musigny, évaluée à 35 hectares.  Il établit aussi que « Il est une considération très importante que je ne dois pas oublier de faire sur la finesse particulière des têtes de cuvées de Chambolle. Cette finesse paraît provenir non seulement de l’excellence du terrain, de la beauté de l’exposition, de la nature du raisin rouge, mais principalement d’une certaine quantité de raisins blancs. Il ne faut pas qu’il y en ait avec excès, parce que le vin s’amaigrirait et perdrait sa couleur; mais lorsque cette variété n’excède pas un douzième et même un dixième, on peut avancer avec certitude que, foulée et fermentée avec le noirien rouge (pinot noir), le vin qui en proviendra sera toujours coloré et de beaucoup supérieur en finesse et en bon goût à celui qui ne serait pas fait qu’avec des raisins noirs. » Par ailleurs, Denis Morelot affirme que « les vins de Morey et ceux de Gevrey, autres que le Chambertin, sont plus rudes au palais, et ne se présentent pas aussi vite que celui de ce bon climat et que ceux des Chambolles superfins. »

Les chercheurs de l’Université de Bourgogne Olivier Jacquet et Jordi Ballister (opuscule récent ‘Vin Masculin, Vin Féminin: l’Importance des Représentations Sociales du Goût’) conviennent que « Gevrey et Chambolle absorbent ainsi rapidement (au 19e siècle) ce voca­bulaire poétique et hédoniste pour se distinguer et devenir pour l’un, masculin, et pour l’autre, féminin. » En fait, étant au 19e siècle les seuls acteurs de la commercialisation de vins de Bourgogne, les négociants-éleveurs exploitaient ces images. Ils établissaient alors leur commercialisation, leur marketing, certes sur leur identité propre, gage de leur savoir-faire individualisé, mais également ils employaient mutuellement des dénominations, des noms de ‘produits’ en quelque sorte, correspondant à des noms de crus, de villages ou de régions, dont ‘Chambolle-Musigny’. Une image consensuelle de finesse et de délicatesse fut conférée au ‘produit’ Chambolle; une de vin corsé à Gevrey; et une de vin solide et rustique à Pommard; etc. Sans contraintes de réglementation, les négociants-éleveurs ont ainsi établi, fixé, des stéréotypes commerciaux, à une quinzaine de ‘marques’(♦). Il faut le préciser, ces vins ‘typés’ sont alors conçus de raisins de libres provenances et de méthodes de vinification et d’élevage exemptes de contraintes (les réglementations viendront avec les Lois du début du 20e siècle). Bref, l’attribut de finesse, de féminité, s’est ainsi transposé au fil du 19e siècle en image globale de Chambolle-Musigny; une image pérennisée par les auteurs de ce siècle, nommément Denis Morelet, Jules Lavalle et le duo Danguy et Aubertin, et ceux du 20e siècle.
(♦) Olivier Jacquet et Jordi Ballister soulignent que « à la fin du 19e siècle, dans les catalogues de vente (des négociants), il existe au maximum une trentaine de noms de vignobles de crus et pas plus de quinze noms de ‘villages’ pour le département de la Côte-d’Or. »

Contexte au 20e siècle

Jacquet et Ballister indiquent par ailleurs que si les pratiques d’encépagement partiel en raisins blancs « ont tendance à se réduire au milieu du 20e siècle, celles-ci semblent néanmoins encore présentes au début du 20e siècle. » Rolande Gadille (‘Le Vignoble de la Côte bourgignonne’, 1967) avait auparavant écrit: « … En particulier, le chardonnay et le pinot gris ont souvent été, autrefois, associés au pinot noir pour améliorer la finesse du vin… Au milieu du 19e siècle, le pourcentage de mélange pour certains vignobles de pinot noir de la Côte de Nuits parait avoir été de 1/20 en chardonnay et 1/50 en pinot gris… L’une  des raisons de la régression de cette coutume parait avoir été, non seulement l’exigence de vins plus colorés et plus corsés, mais aussi et surtout le moindre rendement des cépages à vins blancs antérieurement au greffage. »

Toujours est-il …
…que les connaissances sur la vigne et le vin étaient autrefois transmises sur le terrain, souvent de père en fils, à partir de savoir-faire propres et de coutumes locales. Depuis quelques décennies, l’enseignement sur le vin est assez universellement dispensé dans des établissements académiques. Les connaissances communiquées sont universelles et les stages de formation sont aussi universels. Autrement qu’autrefois, lorsqu’ils entreprennent leur carrière, les apprentis vignerons sont affranchis, sinon moins assujettis, aux traditions locales. Or nous pensons que le milieu viticole bourguignon pratiquent de façon assez générale depuis un peu plus d’une décennie une extraction douce qui n’est pas étrangère à la tradition chambolloise d’antan. Dans son livre monumental, Rolande Gadille (voir le texte sous l’illustration qui suit) incorpore une illustration indiquant les durées de cuvaison des vins rouges selon les finages. Encore dans les années 1960, Chambolle-Musigny était un endroit en Côte de Nuits où les durées de cuvaison étaient les plus courtes, et ainsi certainement les vins plus délicats. Rollande Gadille nous dit également que les pratiques de conception des vins n’avaient alors pas vraiment changé sur La Côte depuis le début du siècle (20e siècle). En bref, la culture chambolloise d’antan de cuvaisons assez courtes participerait, manifestement, à expliquer la réputation de finesse des vins de ce finage.


gadille-dureeRolande Gadille a écrit un ouvrage monumental en 1967, une thèse de doctorat qui a été éditée et dont le livre est devenu une rareté (plausiblement le livre le plus exhaustif sur La Côte produit à un moment donné). Dans cet inventaire des écrits passés et aussi d’analyses nouvelles sur tout ce qui entoure les vins de La Côte, elle incorpore au chapitre ‘Aux origines de la hiérarchie des crus: évolution de l’encépagement et du type de vin’ une illustration qui témoigne de son enquête sur les durées de cuvaison selon les finages. La communauté des vignerons de Chambolle-Musigny (tramé en rouge) pratiquait vraisemblablement les cuvaisons les plus courtes de la Côte de Nuits. Par ailleurs, il est intéressant de constater que les cuvaisons les plus longues, certainement donc les plus extractives, se constatent notamment sur le finage de Pommard (adossé à Beaune), ce qui confirmerait une volonté de maintenir encore au milieu du 20e siècle la réputation de vins virils à cet endroit de la Côte de Beaune. Il est aussi remarquable que ce soit à Gevrey-Chambertin que les cuvaisons sont alors les plus longues en Côte de Nuits.

La géologie en appui ou en rupture à l’image classique du Chambolle

Pour une description complète de la géologie de Chambolle, voir ‘Géologie de Chambolle-Musigny’

Denis Morelot précisait dans son ouvrage de 1831 que l’attribut ‘superfin’ qu’il accolait aux Chambolle-Musigny ‘s’accordait aux têtes de cuvées’, alors, à son avis, les climats Le Musigny et Les Amoureuses. Ces deux climats voisins sont appuyés sur du Calcaire de Comblanchien pour une très forte proportion de leur surface. Les vignes s’enracinent dans un sol, peu profond, issu principalement de la délitation de cette roche. Le Calcaire de Comblanchien est le substrat dominant sur ces deux climats et aussi sur d’autres climats attenants, entre autres sur des parties des Charmes et des Feusselottes. Le Comblanchien suggère t-il donc une association avec la grâce reconnue aux vins de ces crus. Le Calcaire de Comblanchien est un calcaire assez pur, compact et massif qui se débite en blocs assez trapus. Le sol qui en naît est peu épais. Il est utile de souligner qui si ce périmètre représentait une partie importante des vignes de Chambolle-Musigny couvertes en plants fins (pinot noir principalement) à l’époque de Morelot, ce même périmètre couvre présentement une proportion minoritaire de la superficie totale en Pinot noir sur Chambolle-Musigny.

Sur le versant septentrional de Chambolle-Musigny, au Nord de l’axe formé par la Combe Ambin, le Calcaire de Comblanchien est absent. Le Calcaire de Prémeaux est le substrat d’une proportion significative de l’aire des Premiers Crus de ce versant. Les Premiers Crus de ce versant septentrional sont considérés plus solides que ceux du versant méridional. Le Calcaire à Entroques s’y constate également; il est d’ailleurs la principale assise lithographique des Bonnes Mares. Le Calcaire à Entroques suggère à son tour une analogie avec la fermeté attribuée aux vins des Bonnes Mares. Le Calcaire à Entroques a tendance à former des dalles de quelques centimètres d’épaisseur, des ‘laves’ (ancien matériau de toiture) pour les bourguignons, qu’on peut lever assez facilement de terre avec un marteau.

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